Le Parrain et l’Ermite ou les raisons politiques et militaires d’une crise
Mi-août 2005, au cours d’une de ces après-midis caniculaires dont Nouakchott a le secret, à l’heure de la prière de El Asr, un homme d’un certain âge profite de sa retraite méritée à l’ombre de sa maison à Teveragh Zeina. L’ombre étant souvent le seul refuge de fraîcheur quand la climatisation fait défaut, il est parfois nécessaire de la suivre, au cours de la sieste, avec le tapis de prière en ces journées calmes et chaudes, plus propices à la méditation. Voilà qu’une voiture blanche, tout terrain, une Toyota GX, s’immobilisa devant la maison. Le vrombissement du moteur qui n’a pas été arrêté cassait la quiétude ambiante. Un homme en treillis, les manches retroussées en sortit. Avec notre retraité qui suivait l’ombre dans un recueillement d’ermite, il s’ensuivit une discussion polie mais sur un ton ferme avec l’étranger qui venait d’arriver et qui avait l’air sûr de lui et hautain.
Le retraité paisible, c’était l’ancien ministre de Moktar O. Daddah et de O. Taya, Sidi O. Cheikh Abdallahi et le militaire, Mohamed O. Abdelaziz, l’homme fort du CMJD qui venait de prendre le pouvoir.
Est-ce que le colonel est venu de sa propre initiative ou s’agit-il plutôt d’une décision concertée du CMJD et de son groupe fort, le triumvirat Ely-Aziz-Ghazouani? Ce qui était évident pour bien des observateurs politiques, c’était que les militaires ne pouvaient céder le pouvoir qu’à un homme qui les rassure. Les dossiers du passif humanitaire et économique pouvaient toujours être ouverts et éclabousser les plus hautes sphères…
Toujours est-il qu’en mars 2007, un président de la République est élu en toute transparence, c’était notre retraité qui suivait l’ombre (issou3 edhal), Sidi O. Cheikh Abdallahi ou plutôt Sidi Mohamed O. Cheikh Abdallahi!
En juin 2008, plus d’un an après, le gouvernement en place depuis un mois est sous la menace d’une motion de censure et le Président après un discours offensif menaçant d’une dissolution de l’Assemblée Nationale se rebiffe et accepte la démission de son gouvernement…
Que s’est-il passé ? C’est la question que nous nous posons depuis un mois. Pour mieux comprendre, il faut remonter à la période de la Transition.
Pendant les derniers mois de la Transition, l’actuel Chef d’état major particulier du Président était l’homme fort de la Présidence où il recevait comme un chef d’Etat avec une salle d’attente archicomble tout le gotha de la politique, des affaires et des chefferies traditionnelles (décadentes ou usurpées). Un ami ancien ministre, RV par ailleurs, m’avait raconté qu’au cours d’une audience qu’il attendait depuis longtemps avec Ely, il fut surpris qu’il soit tout seul dans la salle d’attente présidentielle… Tout se passait à quelques mètres plus loin. Au sortir de l’audience présidentielle, il alla faire la cour avec les autres…
En effet, Ely était annoncé partant et il était évident qu’il n’intéressait plus personne parmi le gotha des courtisans… Sidioca le savait, lui le premier de tous, pendant toute cette période.
C’est ainsi que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles quand Sidioca fut investi Président de la République avec la refonte du commandement de l’armée, la mise à l’écart de quelques « rebus » officiers supérieurs et la promotion exceptionnelle du « Parrain » et de son ami le plus proche aux grades de généraux devenant dans les textes (après les faits) les officiers les plus gradés de l’armée.
Pendant ce temps, le PM Zein O. Zeidane, qui n’est pas un étranger à la Présidence d’avant août 2005, a commencé à avoir de bonnes relations avec les Généraux.
Il avait bien compris la situation et pour se maintenir dans son poste, il fallait bien jouer les bonnes cartes… D’ailleurs, son camp politique, sans base réelle, s’est effrité et il était devenu politiquement plus faible et à la merci du premier faux pas.
Un gouvernement ZZ-II était attendu pour donner plus de places aux politiques du parti ADIL qui venait de se former, refuge de tous les caciques et opportunistes, les anciens indépendants dépendants d’Ely et donc de l’ancien CMJD.
ZZ avait la garantie de rester encore en place de la part du « Parrain » la veille de son départ pour le Liban, sa dernière visite comme PM. C’est ainsi qu’il est tombé de haut quand il a appris de la bouche de Sidioca qu’il était remercié ! Il a même titubé dans les escaliers…
Le clash était annoncé surtout que c’est O. Waghf qui est aussitôt nommé sans concertation préalable comme le veut le contrat tacite. Ce même Waghf qui disait qu’il s’en foutait du général de la Présidence et qu’il ne recevait d’ordre que du Président lui-même. Des mots qu’il regrettera, lui l’homme avancé en son temps par le gotha des affaires…
Aziz a eu un échange virulent avec Sidioca par la suite après la formation du gouvernement. Le Président s’est défendu en disant qu’il a reçu des plaintes de colonels de l’armée, sans affectations, qui trouvent que les dernières nominations aux grades de généraux ne respectaient pas les règles d’ancienneté et de carrière. Ils étaient quittes.
Le Parrain était surpris que celui qui ne devait être que l’ermite de la Maison ocre reçoive des courriers militaires sensibles sans passer par son intermédiaire. En faisant son enquête, il a appris que c’était une lettre remise à Khattou par une épouse d’un colonel ! « Toi aussi, mon fils ! » aurait dit César en découvrant Brutus parmi les conspirateurs. « Toi aussi, ma cousine ! » pouvait penser notre Général … Et on sait la suite avec la mise en cause par des sénateurs de la Fondation KB...
Mais le clash est venu quand Sidioca a voulu nommer le colonel Kaza, attaché militaire au Mali (l’homme qui doit renseigner sur les salafistes sahariens) et qui serait proche de lui, commandant du BASEP ! Il ne l’avait certes pas décidé encore mais il l’envisageait en commençant à toucher un mot à son chef d’état major particulier qui a aussitôt mis son veto… C’était la rupture consommée avec la famille Sidioca.
C’est ainsi que le sénateur de Rosso Mohcen O. Hag, ami de Aziz, est monté au créneau en disant que le Président a rompu « le contrat politique et moral » avec un certain « nous » indéfini (dixit un analyste politique mauritanien). Le bras de fer va se poursuivre par personnes interposées en toute démagogie en soignant juste les apparences… L’homme d’affaire O. Ghadda se désignera lui-même comme financier de la fronde et prêt à prendre en charge les salaires des députés mécontents pendant la durée d’une législature s’ils ne sont pas réélus après une éventuelle dissolution de l’Assemblée Nationale. Le Général ne se déplacera plus, par la suite, qu’entourer de ses gardes en mitraillettes pour annoncer que la bataille n’est pas seulement politique…
Qui est plus à même de parler de cette crise que le porte-parole de ADIL et chargé de mission du Président, Ahmed Baba Miské, remercié depuis:
« On parle des Militaires, à propos de cette crise de ADIL, devenue désormais une crise politique nationale. Je voudrais simplement recommander la plus grande prudence sur un sujet aussi sensible. Je serais le dernier à minimiser le rôle des combats pour la liberté et la démocratie - auxquels j’apporte ma modeste contribution depuis une cinquantaine d’années. Il serait donc inapproprié de mal interpréter mon propos ou de le prendre pour une méconnaissance des luttes courageuses menées par l’opposition démocratique ces dernières décennies, quand je dis que les Militaires ont remis volontairement le Pouvoir aux civils, que personne ne les a obligés à le quitter et que personne, à ma connaissance, ne serait aujourd’hui en mesure de les empêcher de le reprendre, si par malheur ils redevenaient putschistes (ceux-là ou d’autres). Serait-il-il raisonnable de les provoquer ou d’essayer de les «pousser à la faute» ? N’est-il pas de meilleure politique de les prendre au mot lorsqu’ils s’affirment Républicains et respectueux des institutions démocratiques qu’ils nous ont eux-mêmes léguées ? »
Après son discours « offensif » de retour d’Egypte, Sidioca a compris tout de suite après ses entrevues avec les diplomates américains et français mais aussi ceux du Maroc et des pays du Golfe que la dissolution de l’Assemblée Nationale n’est pas souhaitable...
Il ne savait pas que les Militaires pendant la Transition et après ont tissé de bonnes relations avec ces différents pays et leurs services de renseignement sous le couvert de la lutte contre le terrorisme islamiste et le trafic de la drogue. D’ailleurs, les changements opérés depuis 2005 dans la grande Muette ont permis aux Généraux de mettre leurs hommes de confiance à tous les postes de commandement. Leur mise à l’écart, qui a été sans doute soufflée au Président, ne changerait rien et risquerait d’envenimer la situation. En effet, ils pouvaient continuer à diriger les affaires comme d’illustres anciens à l’exemple du petit Timonier, Deng Xiaoping, qui n’était qu’un membre de la Commission Nationale de Défense ou le général algérien Khaled Nizar après sa démission du poste de ministre de la Défense… Puis les scénarios ne manquent pas, à la Ben Ali ou avec la mise en place de la nouvelle Haute Cour de Justice, pour écarter légalement le locataire de la Maison Ocre… A noter que la HCJ, instituée par l’article 92 de la Constitution de 2006 ( celle des Militaires du CMJD), est constituée uniquement de députés et de sénateurs élus. Sa loi d’adoption est au Parlement à partir du 23 juillet 2008, comme par hasard! Tout cela ne pouvait échapper à Sidioca.
Mais le nerf de « la guerre des clans» reste le passif humanitaire. Le Président, malgré ses promesses répétées (et en aparté) aux organisations de droit de l’Homme et celles des victimes des années de braises, a toujours cherché à ralentir le processus de réconciliation nationale en remettant aux calendes grecques la question essentielle et incontournable du passif humanitaire pour un pays qui veut entrer de pleins pieds en démocratie.
La goutte qui a fait déborder enfin le vase de la confiance avec « la tutelle militaire » fut la déclaration du 20 juin du Premier ministre, Yahya Ould El Waghf, à Boghé, selon laquelle son gouvernement mène actuellement des concertations pour mettre sur pied une commission nationale chargée du règlement du passif humanitaire. Le passif humanitaire porte sur les tortures et exécutions extra judiciaires entre 1986 et 1991, un sujet sensible, vu le nombre d’officiers ou d’anciens officiers impliqués.
Le Général parrain aurait téléphoné directement au PM puis au directeur de Cabinet du Président, Cheiyakh, en les tançant et en les mettant sur leur garde. Pour lui, « l’Armée ne se laissera pas faire » (en ces termes) et qu’il y avait des questions qui ne pouvaient être négocier. La menace était à peine voilée…
Le Président pourtant a déclaré récemment à des intimes et textuellement que « la guerre est déclarée » quand peu après il minimise la crise devant la presse internationale au sommet de l’Union pour la Méditerranée ! S’agit-il d’un jeu subtile pour gagner du temps ? Il est clair qu’il a perdu la guerre et que ses cartes sont réduites au minimum avant un départ programmé, avant la fin de son mandat, devenu inéluctable.
La constitution difficile du 3ème gouvernement, qui ne brille ni par la cohésion ni la représentativité ni l’excellence, semble être un répit de courte durée avant l’assaut final…
Le mot de la conclusion qui résume tout, à mon avis, revient à un ami qui m’a dit alors que je cherchais encore à comprendre ce qui se passe au niveau du Pouvoir et de la dite Majorité: « Il n’y a qu’un seul camp ! » Espérons que ce soit le camp de la Mauritanie mais j’en doute encore…
Yanis
P-S : Ce texte pouvait avoir comme titre aussi : « la tortue et les deux canards », comme la Fable…