vendredi 27 février 2009

Ciré KANE : «Si on gagne, on annulera l’amnistie auto proclamée des militaires»

L’abrogation de la loi d’amnistie de 1993 était parmi les exigences de l’AJD/MR lors des Etats Généraux de la Démocratie organisés par la junte. Aujourd’hui le Haut Conseil d’Etat semblerait vouloir régler cet épineux problème en négociant directement avec les victimes. Entretien avec Ciré KANE, chargé de Communication du parti de Ibrahima Moctar Sarr et aussi militant pour le respect des droits humains.

Biladi : La junte chercherait aujourd’hui à surmonter le problème du passif humanitaire cela en reversant des indemnités aux victimes et ayants droit de la répression de 89 à 91.Que vous inspire sa démarche ?

Ciré Kane : Après avoir exprimé sa satisfaction des résultats obtenus aux Etats Généraux de la Démocratie, l’AJD/MR avait, dans un communiqué, prié le Haut Conseil d’Etat (HCE) de donner rapidement des gages de sa bonne volonté en procédant aux réparations immédiates au profit des victimes des graves violations de droits humains perpétrées sous le régime de Taya, qu’elles soient militaires ou civiles. Nous ne pouvons donc pas être contre l’indemnisation des victimes, à condition que cela ne soit pas un moyen de les contraindre au renoncement à la justice. Il ne faudrait pas que cela sème la zizanie au sein des organisations des victimes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Nous nous sommes personnellement investis pour la création de l’Observatoire pour le Règlement du Passif Humanitaire (ORPH), dont le principal objectif est de tous parler d’une même voix pour être entendus et respectés.

Biladi : Quel est le meilleur moyen selon vous pour dépasser la question du passif humanitaire ?

Ciré Kane : Il faudrait avant tout se mettre d’accord sur la nature et la période des faits reprochés à l’Etat mauritanien. Le passif humanitaire désigne les graves violations de droits humains perpétrées à partir de 1986 et sous le règne de Taya contre les négro-mauritaniens. Cela ne veut pas dire que des arabes n’ont pas subi les foudres de l’ancien dictateur ou que tous les négro-mauritaniens sont des victimes.

Etait-ce un génocide ou un crime contre l’humanité ? Mettons en place une commission nationale pour effectuer toutes les enquêtes nécessaires et qualifier les faits. C’est ce qu’on appelle communément le devoir de vérité, qui précède les devoirs de justice et de mémoire pour que cet accident douloureux soit gravé dans l’inconscient collectif et enseigné dans nos écoles. Une fois que la justice s’est prononcée, l’Etat pourra s’acquitter de son devoir de réparations.

Comme je l’ai dit plus haut, il y a des réparations immédiates qui ne nécessitent aucune enquête. Ce sont nos veuves et nos orphelins qui n’ont pas de toit à eux, pas de revenus. Ce sont ces fonctionnaires militaires et civils licenciés sans droits, etc…

On l’oublie souvent, mais des militaires et des milices armées ont aussi semé la terreur partout, surtout dans la vallée, en tuant, violant, expropriant, déportant. Ces faits ne datent quand même pas de la première guerre mondiale, les survivants sont encore là et ont des souvenirs extrêmement précis des atrocités commises. Il faudra les écouter, mais aussi écouter les auteurs de cette barbarie.

Tout cela doit être fait dans un esprit de réconciliation, pour l’unité nationale, pour que demain, chaque citoyen se définisse tout simplement comme mauritanien, au lieu de se stigmatiser kowri ou hartani ou beidhani. Parce que l’Etat aura mis égaux en droits tous les fils de ce pays.

L’AJD/MR considère le passif humanitaire tel que défini ci-dessus, la guerre civile de 1966 et toutes les frictions entre arabes et négro-mauritaniens comme des corollaires de la question nationale. Pour une cohabitation harmonieuse entre nos différentes communautés, il faut revoir la charpente de notre nation, la constitution doit :

1. redéfinir l’identité de la Mauritanie à savoir son caractère islamique et africain, arabe, halpulaar, soninké et wolof ;

2. proclamer l’officialisation des langues nationales (pulaar, soninké, wolof) et donner au Français un statut de langue de travail et d’ouverture ;

3. définir un mécanisme institutionnel pour le partage du pouvoir entre les communautés, notamment la création d’un poste de vice présidence de la république dont le titulaire sera issu de la communauté différente de celle du Président ;

4. instituer le principe de la répartition effective et équitable des hautes fonctions civiles et militaires entre les différentes communautés

C’est pourquoi, nous estimons que le problème en Mauritanie, ce n’est pas la démocratie. Pour la simple raison qu’elle n’existe pas. Accompagnons plutôt les premiers pas d’une Nation à la recherche de son identité, en train de reconstruire son histoire pour bâtir un avenir commun.

Biladi : Si les militaires s’obstinent à ne pas remettre en cause la loi d’amnistie de 1993, que ferez-vous ? Allez-vous renoncer à participer à la présidentielle programmée pour juin ?

Ciré Kane : L’AJD/MR est la seule à avoir exigé haut et fort l’abrogation de la loi d’amnistie de 1993 pendant les Etats Généraux de la Démocratie. Maintenir cette loi adoptée par les bourreaux, c’est en même temps déclarer que nos tribunaux sont incompétents pour juger des crimes commis dans notre pays, par des mauritaniens contre d’autres mauritaniens. Et, plus grave encore, c’est aussi accepter que la Justice internationale prenne le relais pour instruire les plaintes des mauritaniens.

Il n’y a pas de lien entre l’abrogation de cette loi et notre participation à l’élection présidentielle. Notre Président, Ibrahima Moctar Sarr a dit lors de notre très grand meeting organisé le 31 janvier au stade de la Sebkha que nous pouvons battre le Général si les élections sont transparentes. Et si on gagne, on annulera l’amnistie auto proclamée des militaires. Yes we can !
Propos recueillis par Samba Camara

Note : Source : Biladi -
/www.mauritanie-web.com