vendredi 25 septembre 2009

Mauritanie, la démocratie au coup par coup

Coordonné par Riccardo Ciavolella et Marion Fresia


Introduction au thème: Entre démocratisation et coups d’État
Hégémonie et subalternité en Mauritanie
En 1994, Politique africaine se demandait si la Mauritanie vivait un «tournant
démocratique 1 ». Près de quinze ans plus tard, la question se pose encore. Au
début des années 1990, le colonel Maouyyia Ould Sid’Ahmed Taya («Taya »),
qui avait pris le pouvoir en 1984, avait finalement décidé d’ouvrir le pays
au multipartisme et aux élections au suffrage universel, ce qui lui permit de
devenir, en 1992, le premier président démocratiquement élu. En 2005,
le coup d’État du colonel Ely Ould Mohammed Vall (« Ely ») mit fin au règne
de Taya, ouvrant une nouvelle transition démocratique qui a conduit à l’élection,
en 2007, de Sidi Ould Cheikh Abdallahi (« Sidioca »), occasionnant un passage
de pouvoir inédit entre un militaire et un civil. En août 2008, un autre militaire
prenait le pouvoir par la force: le général Mohammed Ould Abel Aziz («Aziz»)
instaurait un Haut Conseil d’État militaire, tout en promettant lui aussi
une transition vers un « vrai » gouvernement civil et démocratique. Après
avoir réuni notables, administrateurs et politiciens autour d’« États généraux
de la démocratie » fin 2008, Aziz a appelé les citoyens mauritaniens à choisir

LE DOSSIER

Mauritanie, la démocratie au coup par coup
un nouveau Président par la voie des urnes le 6 juin 2009, en se présentant luimême
comme le « candidat du changement constructif ». Face aux pressions
internationales et au boycott annoncé par une partie des forces politiques
ayant condamné le coup d’État – rassemblées dans le Front national pour la
défense de la démocratie (FNDD) –, Aziz a accepté de reporter les élections
au 18 juillet, selon un accord soutenu par la communauté internationale.
À l’heure où ces lignes sont écrites (début juin), il est difficile de prévoir ce
qu’il résultera de ce compromis : en permettant la participation de toutes les
forces politiques, celui-ci augure peut-être d’une normalisation de cette énième
« transition » ouverte en 2008, mais il pourrait tout aussi bien contribuer à
offrir une légitimité inespérée aux putschistes en cas de victoire dans les urnes.
L’annonce de candidature d’Ely complique néanmoins la donne dans la mesure
où celle-ci pourrait représenter un compromis entre la volonté du groupe
dirigeant d’assurer la stabilité du pouvoir et les demandes d’une communauté
internationale rassurée par ce personnage encore considéré comme un
« champion de la démocratie » depuis la transition de 2005-2007.
En Mauritanie comme ailleurs sur le continent, l’alternance entre coups
d’État et tentatives de démocratisation soulève de nombreuses interrogations.
Par définition, le coup d’État marque un moment de rupture de l’ordre constitutionnel,
de même que la transition démocratique devrait constituer un
moment de changement et d’ouverture. La démocratisation a été annoncée à
maintes reprises comme une solution radicale aux problèmes de « gouvernance
» du pays – manipulation électorale, clientélisme et surtout emprise
de l’armée sur la vie politique. Toutefois, les coups d’État et les tentatives de
démocratisation ne doivent pas être interprétés comme les deux extrêmes
du pendule de la politique mauritanienne : les putschistes ont toujours voulu
mettre fin à une démocratisation à leurs yeux défaillante et proposer une
transition militaire censée permettre d’instaurer une démocratie « véritable ».
Et toutes les tentatives de démocratisation ont été interrompues par des
responsables militaires qui, de manière apparemment paradoxale, avaient été
appelés à en assurer la tutelle.
Ce dossier spécial de Politique africaine se propose d’interroger et de mesurer
la portée de ces reconfigurations et leurs conséquences sur la politisation de
la société mauritanienne à l’échelle nationale mais aussi locale. D’un côté, les
articles proposés analysent les effets micropolitiques du processus de démocratisation
entamé au début des années 1990 (Leservoisier) et la structuration
de l’élite autour des enjeux économiques « extravertis » en mettant en exergue
la relation entre la compétition pour les ressources et la formation d’un bloc
hégémonique (Choplin et Lombard). De l’autre, les contributions mettent
l’accent sur les enjeux politiques et sociaux de certaines questions d’actualité

qui ont ressurgi au coeur de la scène publique mauritanienne et ont été
présentées comme «menaçantes » pour l’ancrage durable de la démocratie,
tel le retour des réfugiés du Sénégal et du Mali (Fresia) et la question de
l’islamisme (Jourde).

Gramsci à Nouakchott : quelques clés de lecture
Avant de pénétrer plus avant dans l’analyse des bouleversements politiques
de ces dernières années, il est indispensable de revenir brièvement sur la
première tentative de démocratisation amorcée sous le régime Taya et de
proposer quelques clés de lecture des processus en cours. En 1992, le gouvernement
militaire du colonel Taya avait accepté d’organiser des élections « libres»
tout en conservant l’appui des secteurs stratégiques de l’armée. L’élargissement
de la compétition politique, cependant, n’a pas changé fondamentalement la
structure de l’élite politico-économique. Au début des années 1990, P. Marchesin
avait démontré comment une « classe politico-commerciale » était en train de
conquérir une place hégémonique au sein de l’État mauritanien 2. Cette « classe
dominante » était constituée essentiellement de groupes d’intérêts issus de
certaines tribus maures des régions du Nord comme l’Adrar (Idawali, Awlad
Busba, Smassid) qui avaient su réactualiser leur vocation commerciale en
occupant les secteurs clés de l’appareil politique et administratif 3. Or, cette élite
politico-commerciale qui a semblé atteindre son objectif hégémonique sous
le règne militaire de Taya, n’a pas du tout été remise en cause par la démocratisation.
Cette « élite recyclée » a pu, au contraire, assurer la stabilité de
son pouvoir, sous la tutelle de l’armée, grâce à des pratiques clientélistes
qualifiées par certains de « tribales » dans le contexte de compétition électorale,
et en opérant une assimilation des élites de l’opposition, issues de groupes
sociaux comme les «Négro-Mauritaniens» et les harâtîn (descendants d’esclaves
de la société maure).

Il faut attendre 2003 pour que la stabilité du pouvoir soit ébranlée pour la
première fois. La menace venait alors d’un groupe d’officiers subalternes
originaires de l’Est du pays (les Cavaliers du changement) qui souhaitaient
renverser le pouvoir tayiste. Cette tentative fut éventée par l’intervention
des deux principaux alliés militaires du président Taya, représentant eux
aussi les mêmes groupes d’intérêts, les colonels Ely et Aziz. Les coups d’État
réussis par ces derniers en 2005 et 2008 ont donc été une forme de reconfiguration
d’un même système de pouvoir dominé par l’armée et non pas son
bouleversement.

L’alternance entre coups d’État et démocratisation invite ainsi à réfléchir non
seulement sur les éléments de rupture, mais également sur les continuités de
dynamiques politiques de longue ou de moyenne durée. Depuis les années 1980,
cette problématique a constitué la toile de fond d’un débat africaniste
qui s’est inspiré de notions clés de la pensée d’Antonio Gramsci que nous
mobiliserons ici 4. La situation mauritanienne se prête à ce type de lecture
dans la mesure où elle présente un bloc historique (l’élite politico-économique)
qui conserve son hégémonie au-delà des changements institutionnels grâce
à deux facteurs en particulier : d’un côté, la tutelle d’une armée qui associe
le consensus à la domination (par une certaine rhétorique de légitimation,
celle de l’état d’urgence); de l’autre, des pratiques – le clientélisme, la corruption
et le « tribalisme » – qui mettent en relation étroite l’État et la société civile au
sens gramscien. Cependant, un processus de « politisation » de la société en
marge du système « démocratique » formel laisse penser que la recherche
hégémonique des élites au pouvoir, si elle n’est pas en crise, traverse une zone
de turbulences à cause de l’alternance « schizophrénique » de mobilisation et
de désillusion politique qui se manifeste régulièrement au niveau populaire.
De fait, par-delà l’analyse des recompositions de la structure élitiste proposée
ici, nous prêterons une attention particulière aux formes culturelles et
politiques subalternes, certes occultées par le discours dominant, mais qui y
sont intimement liées.

Loin de constituer l’héritage dans la modernité étatique de groupes sociaux
qui ne seraient « pas encore » rentrés dans l’histoire, la subalternité se définit
comme une condition historique produite par un système hégémonique qui
tend à dépolitiser les masses ou à en atténuer la contestation potentielle par
la construction d’un consensus. Dans un cadre simplifié, le bloc hégémonique
de l’élite et les subalternes « apolitisés » constitueraient alors les deux pôles
opposés (et étanches) de la société politique. Le contexte mauritanien pourrait
se prêter à une telle interprétation dichotomique, de larges strates de la population
étant souvent complètement écartés des prises de décisions politiques.
C’est le cas notamment de certains groupes statutaires d’origine servile (de la
composante maure comme des groupes « négro-mauritaniens » haalpulaaren,
soninké, wolof et bambara) qui subissent encore une dépendance de facto
envers leurs « anciens maîtres » ; des populations rurales les plus pauvres et
les plus enclavées, surtout d’origine nomade ; ou, plus récemment, de groupes
dont la reconnaissance des droits n’est pas complète, comme certains rapatriés
du Sénégal et du Mali. Cette apparente dichotomie élite/subalternes recouvre
pourtant une réalité sociale bien plus complexe et doit plutôt se comprendre
comme les deux pôles d’un vaste continuum dans lequel s’inscrivent les
rapports sociaux. S’appuyant sur ce cadre théorique, cette introduction a ainsi
pour ambition de mettre en relation les modes de gouvernement avec les
formes subalternes du politique en Mauritanie.

La rhétorique de l’état d’urgence

Lorsque le général Aziz prend le pouvoir en août 2008, il affirme vouloir
« sauvegarder les acquis démocratiques » en accusant le président déchu
d’avoir violé « les dispositions de la Constitution », de ne rien avoir fait contre
« une crise socio-économique d’une extrême gravité » marquée en particulier
par la hausse vertigineuse des prix des denrées alimentaires, d’avoir « créé un
climat propice à la généralisation de la mauvaise gestion, du détournement des
deniers publics et de la corruption ». L’intervention prétorienne était alors
présentée comme nécessaire pour empêcher le risque d’explosion « de troubles
graves d’ordre tribal et ethnique 5 ». Comme nous verrons plus loin, il s’agit
là d’un recours à un répertoire connu de la rhétorique politique mauritanienne
et des pouvoirs prétoriens en général, utilisé également par Ely pour justifier
son putsch de 2005 : la déclaration d’une situation d’urgence pour redresser
la démocratie et lutter contre la pauvreté et la corruption. La légitimité des coups
d’État se construit également sur l’idée d’un risque de troubles ethno-tribaux,
en renvoyant l’instabilité potentielle du pays non seulement à une mauvaise
gestion politique et économique, mais aussi à une nature intrinsèquement
anarchiste de la société. Dans ce cadre, le prétorianisme en Mauritanie est
élevé, symboliquement, au rang de ressource clé pour l’unité et la stabilité du
pays – une sorte de gardien de la patrie autrefois représentée par le parti
unique. L’armée apparaît ainsi comme la solution contre l’émiettement partisan
d’une société qui s’autoreprésente comme divisée par des fractures raciales et
ethniques, ainsi que par des clivages statutaires et des compétitions tribales.

Le refrain est connu. Mais, par-delà cette rhétorique manipulatrice, cette
stratégie discursive dévoile un sentiment d’instabilité prégnant dans la société
mauritanienne. Le pays se trouve aujourd’hui confronté à des dynamiques
nouvelles d’ordre interne et international. Deux thèmes en particulier ont
suscité de nouvelles craintes ou de nouveaux espoirs dans le pays : l’essor
de l’islam comme objet de débat ou comme cause de mobilisation politique,
et le retour des citoyens mauritaniens réfugiés au Sénégal depuis le conflit dit
« ethnique » de 1989-1991. Autour de ces questions, les différents hommes
forts ont articulé leurs stratégies de légitimation d’une manière assez classique
pour un pouvoir prétorien, en alternant discours alarmistes et messages
rassurants, ou plus simplement en profitant d’une situation de tension et de
mécontentement pour se présenter comme les sauveurs du pays.
À propos de l’islam politique, l’article de Cédric Jourde montre comment
le débat sur la question en Mauritanie se pose à la jonction de plusieurs phénomènes
: entre la formulation de catégories simplistes construites sur le plan
international et les dynamiques internes qui ont vu l’émergence de partis
« islamistes » sur la scène politique et de mouvements religieux radicaux
auprès de certaines couches sociales parmi les plus défavorisées. Certaines
attaques terroristes à l’encontre de postes militaires ou même de touristes
français ont alimenté l’assimilation de l’islam politique mauritanien, pourtant
fort complexe, à celui d’un simple fondamentalisme terroriste de matrice
al-qaidiste. Jourde nous offre une sorte d’archéologie des catégories de l’islam
incorporées au langage politique de l’élite mauritanienne depuis l’époque coloniale,
pour montrer ensuite comment les simplifications du phénomène « islamiste
» ont été réappropriées par les gouvernants du pays dans le cadre de leur
participation à la lutte globale contre la «terreur»6. Aux extrêmes, nous retrouvons
les tons alarmistes de Taya entre 2003 et 2005, faisant suite à une première
tentative de coup d’État militaire, et d’Aziz lorsqu’il a dénoncé l’intégration
de partis soi-disant « islamistes » au gouvernement démocratique de Sidioca.
La stratégie de ces Présidents a consisté à représenter l’islamisme politique
comme une force menaçante d’origine étrangère qui aurait néanmoins pénétré
la Mauritanie et qui aurait été reprise par des groupes politiques internes.
L’association entre «menace terroriste » et «menace étrangère » est une
rhétorique fréquente de l’état d’exception qui n’est pas sans relation avec la
diffusion d’un discours sur l’autochtonie 7 qui semble s’enraciner en Mauritanie,
alors que l’héritage nomade d’une bonne partie de la population aurait pu
laisser penser, au contraire, à une faible attache au terroir 8. Marion Fresia
montre également comment ces discours sur l’autochtonie réapparaissent
aujourd’hui sur fond de forte racialisation des rapports sociaux avec le rapatriement
des réfugiés mauritaniens depuis le Sénégal, et rappelle à quel point
le vieux débat sur l’histoire du peuplement de la Mauritanie et la délimitation
de sa frontière Sud est encore loin d’être clos 9. Avec le coup d’État de 2005,
la question, extrêmement sensible et longtemps restée taboue, du retour des
ressortissants mauritaniens, chassés ou déportés vers le Sénégal et le Mali
lors des persécutions « ethniques » de 1989-1991, a refait surface sur la scène
publique nationale et structure depuis lors différentes reconfigurations
politiques, à l’échelle nationale comme locale. Quoique impliqués dans les
exactions commises à l’époque (ou, du moins, informés de celles-ci 10), les
nouveaux gouvernants militaires ont vite compris l’importance de promettre
le rapatriement des réfugiés, dont le plan avait été mis en place par le gouvernement
démocratique de Sidioca. Cette opération apparaissait nécessaire
afin de satisfaire aux exigences des bailleurs de fonds et d’apaiser une tension
toujours latente au sein de l’opposition interne et en exil, issue de la composante
«négro-mauritanienne» et s’étant toujours considérée comme discriminée
par un pouvoir accaparé par les «Maures blancs » 11. Dans le même esprit, et
préparant sa candidature aux élections de 2009, Aziz a réitéré l’engagement
du gouvernement à poursuivre l’opération de rapatriement pour effacer la tâche
du « passif humanitaire » de la mémoire nationale.

Depuis la prise du pouvoir d’Ely, les gouvernants ont aussi évoqué la nécessité
d’un « pardon » pour permettre la « réconciliation nationale ». La bonne
disposition des militaires au retour des réfugiés négro-mauritaniens est, à ce
titre, surprenante et courageuse, d’autant que dans les années 1980 ils appartenaient
tous aux courants de l’armée qui visaient à l’arabisation du pays.
Cependant, il est aisé de constater que le mot « pardon » ne s’accompagne
jamais de l’identification des personnes ou des groupes politiques ou sociaux,
responsables des exactions, qui devraient faire l’objet de la clémence populaire.
Vingt ans après, les « événements » de 1989 sont encore expliqués par les
régimes en place comme le produit de conflictualités ethniques ancestrales
ou comme des faits dont on n’a pas vraiment besoin de redécouvrir les causes
et les raisons au nom d’une nécessaire pacification actuelle sous le signe de
l’islam .


Si l’on s’en tient à la rhétorique de légitimation des différents gouvernants
civils et militaires, on peut considérer que les coups d’État et la transition
démocratique entre 2005 et 2009 ont pu avoir une fonction rédemptrice en
permettant d’« expier » les maux des régimes déchus. Les changements se
sont toujours présentés comme des solutions exceptionnelles pour redresser
une situation qui, partant de bases positives, aurait, à un certain moment,
dévié de son bon chemin. Ce fut le cas de la re-structuration pour Taya, puis
de la re-démocratisation d’Ely et enfin de la rectification d’Aziz. Classiquement,
le leitmotiv de tout nouveau chef d’État a consisté à accuser de corruption les
gouvernants précédents, en se proposant d’extirper ce fléau qui empêcherait
le pays d’accéder à une plus juste répartition des richesses. Pour preuve, lors
de sa tournée à l’intérieur du pays, afin de préparer sa campagne présidentielle
de 2009, Aziz a alarmé la population en annonçant qu’« une minorité s’efforce
à le bloquer et à ramener le pays en arrière […] ». S’adressant « à ceux qui
réclament le retour à la gabegie », le général affirmait ainsi :
« leur époque est révolue et le peuple mauritanien n’acceptera plus le cercle vicieux dans
lequel ils ont placé le pays […]. Que ces gens-là sachent que leurs dossiers existent et que
nous les détenons. Ils ont volé le pays et l’ont corrompu mais leurs scénarios sont désormais
connus et le peuple est parfaitement au courant de leurs véritables desseins et de leurs réelles
intentions 14. »


La mise en accusation de ces «gens-là », présentés comme une force obscure
et invisible, ne peut être que bien accueillie par une opinion publique critique
et accablée par une corruption généralisée. Le général réussit ainsi à se légitimer
tout en respectant le plus solide silence sur le système politico-économique de
« ces gens-là » qui se maintient précisément par de telles pratiques.
Depuis les premières promesses de changements de Taya dans les années 1980
et en dépit des variations de régime, il y a en Mauritanie une profonde stabilité
du système de pouvoir. Une continuité des individus et des groupes d’intérêts
s’étale sous tous les différents régimes. Les plus importants protagonistes
du régime de Taya, de la transition d’Ely, de l’expérience démocratique de
Sidioca et enfin du « mouvement rectificatif » d’Aziz sont souvent les mêmes,
et gardent des liens étroits – de parenté ou clientélistes – entre eux. La seule
exception à cette généralité, si l’on s’en tient aux Présidents, est incarnée par
Sidioca qui n’a guère eu de relations politiques faciles avec Taya. Il a pourtant
représenté le candidat de la « continuité » au temps de la transition. Quoique
jugeant positive la transition démocratique de 2005-2008, B. N’Diaye a estimé
que le « bloc hégémonique fait d’affaires oligopolistiques contrôlées par
les membres de la tribu de Taya (Smassid) et ses tribus alliées (par exemple,
les Awlad Busba du numéro un et deux de la junte [Ely et Aziz, nda]), tout
comme par leurs alliés dans les secteurs administratifs et financiers de l’État 15 ».*

Ce bloc hégémonique aurait orienté sa préférence pour Sidioca – alors présenté
comme indépendant – pour l’élection de 2007 en estimant pouvoir ainsi
éviter le danger d’un président hors de son contrôle, qui aurait pu être Ahmed
Ould Daddah, opposant historique de Taya. Sidioca assumait ainsi le rôle
d’homme de la continuité jusque-là destiné à Zeine Ould Zeidane, ancien
gouverneur de la Banque centrale sous Taya et Ely, et parent affin d’un ancien
général devenu l’un des hommes les plus riches du pays (M. Ould Boulkhreiss).
Ould Zeidane allait pourtant être nommé Premier ministre dans le premier
gouvernement de Sidioca jusqu’à son remplacement par Yahya Ould El Waghf.
Ould Zeidane évincé, le deuxième gouvernement a ainsi vu le « retour triomphant
des figures dominantes de l’époque de Taya », montrant des « signes
d’une nostalgie autoritaire associée à la perception populaire […] que les
leaders démocratiques manquaient de direction 16 ». Le putsch d’Aziz a profité
de cette faiblesse, en diluant l’idée d’une continuité de l’élite au pouvoir par
la nomination au gouvernement de technocrates et de personnalités issues
de l’opposition. «L’assimilation » de l’ex-président de Conscience et Résistance
– mouvement resté longtemps dans la clandestinité – comme commissaire
aux droits de l’homme en constitue l’exemple le plus marquant.
Ces dynamiques témoignent d’un certain antagonisme au sein de l’élite,
à l’aune duquel on peut comprendre, par exemple, la substitution de la tribu
Smassid de l’ancien président Taya par les Awlad Busba d’Ely et Aziz au sommet
de la compétition « segmentaire ». Ces dynamiques sont également le gage
d’une certaine flexibilité du pouvoir dans sa capacité à opérer une « assimilation
moléculaire », de tonalité gramscienne, par la pratique du spoil system et du
dosage ethnique dans la redistribution des postes de pouvoir entre les
différentes composantes de cette élite. Cependant, ce dynamisme au sein de
l’élite masque souvent une reconfiguration de la distribution du pouvoir entre
les mêmes groupes. Les hiérarchies militaires sont parties prenantes de
cette compétition par leur participation directe au pouvoir et à la distribution
des ressources. Elles peuvent cependant avoir recours à leur pouvoir prétorien
pour s’imposer comme arbitres du jeu, tout en justifiant leur interventionnisme
par une neutralité revendiquée au titre de représentants super partes
de la nation 17.

Ces « révolutions passives » que sont les coups d’État et les démocratisations
18 s’articulent ainsi autour d’enjeux économiques qui demeurent,
par-delà les changements institutionnels, au centre de la compétition entre
des groupes consolidés que, dans le registre gramscien, on appellerait des
« coteries » (consorteria) 19 : liés par des relations de type privé (parenté, amitié,
alliances), sans pour autant constituer un simple produit de positions sociales
préétablies (la tribu), ils poursuivent l’accaparement privé d’intérêts économiques
et politiques publics. À ce propos, l’article de Choplin et Lombard
montre que, dans un contexte d’extraversion et de globalisation économiques,
les groupes dominants entrent dans une nouvelle phase de concurrence pour
le contrôle des ressources du pays : l’exploitation des ressources naturelles, dont
les mines, la pêche ou le pétrole off-shore, vouées à l’exportation ; le commerce
de toutes sortes de biens ; la manne financière constituée non par le prélèvement
fiscal interne, mais par les taxes douanières et l’aide au développement.
Aujourd’hui, la compétition politique semble effectivement bouleversée
par la transformation du système économique : d’un côté, les ressources
s’amenuisent avec une manne pétrolière qui semble n’être qu’un mirage et une
aide financière européenne bloquée pour cause d’interruption du processus
démocratique; de l’autre, de nouvelles formes de financements – en provenance
en particulier de la Libye, des pays du Golfe et de la Chine – semble réorienter
les attaches extérieures à partir desquelles l’élite politico-économique s’est
forgée et se maintient.

Mobilisation et désillusion populaire

Une continuité de l’élite n’implique pas forcément une invariabilité des modes
de gouvernement qui restent susceptibles de changer en fonction des transformations
institutionnelles, des relations géopolitiques ou d’autres facteurs.
Cette continuité que constitue l’« extraversion », au sens de J.-F. Bayart 20, du
pouvoir mauritanien est néanmoins à la base d’une forte et stable déconnexion
entre l’élite et le reste de la population mauritanienne. En trouvant les ressources
nécessaires à la consolidation du pouvoir en dehors de l’espace national,
la classe dirigeante du pays peut facilement se soustraire d’un lien de responsabilité
avec les sujets.

La transition d’Ely et l’expérience démocratique de Sidioca auraient dû
rétablir ce type de lien, annonçant de nouvelles perspectives pour « une
population paupérisée et une élite “écrémée” », comme l’avait souligné Ould
Mohamedou21. Elles ont représenté, à l’instar de la première démocratisation
de Taya, une sorte d’illusio vertueuse pour reprendre les termes de Zekeria Ould
Ahmed Salem 22. Tout en étant conscients des détournements des principes

démocratiques, les gouvernés ont pu trouver dans l’ouverture au pluralisme
de nouvelles possibilités de mobilisation qui changent la nature et les équilibres
des rapports de pouvoir. L’article d’Olivier Leservoisier témoigne de ces
transformations dans les rapports gouvernants/gouvernés qui se sont opérées
dans le contexte de démocratisation. En portant son attention sur les évolutions
de la condition de groupes statutaires subordonnés de la société haalpulaaren
dans la vallée du fleuve Sénégal, l’auteur montre que, sous l’impression de
continuité et de stabilité de la classe dirigeante au sommet de l’État, la démocratisation
du jeu politique a permis une mobilisation politique inédite de ces
communautés. À l’instar du cas béninois étudié par R. Banégas, on peut ainsi
considérer qu’en Mauritanie « la démocratisation n’a certes pas bouleversé
la structure du « bloc hégémonique » (Gramsci) mais elle s’est accompagnée
de transformations profondes de l’espace public 23. »

Ce constat optimiste ne doit pourtant pas tromper: ces nouvelles formes de
mobilisation politique, favorisées par la démocratisation ou par les concessions
nécessaires aux gouvernements militaires, ne se sont, pour l’heure, jamais
traduites par la consolidation d’instances politiques nationales à vocation
représentative – tels des partis politiques –, se limitant à constituer des groupes
de pression guidés par des intérêts particuliers et souvent très localisés comme
dans le cas des groupes statutaires dépendants évoqués par Leservoisier.
Même si certains partis, rassemblés au sein du FNDD, ont annoncé dans un
premier temps le boycott des élections de 2009 pour défendre la « légalité
démocratique » de Sidioca, les forces de l’opposition, ainsi que la soi-disant
« société civile » structurée en groupe d’intérêts, ont souvent fait montre d’une
certaine disposition à la connivence avec le pouvoir. En témoigne la forte
propension de certains représentants de l’opposition à changer de camp, tout
comme la distance entre les revendications officielles des groupes d’opposition
et les populations non politisées qu’ils voudraient représenter. Pour preuve
également, l’opposition négro-mauritanienne, mobilisée autour de la question
du règlement du passif humanitaire, s’est souvent limitée à la revendication
de réparations pour l’élite urbaine et sédentaire de la vallée, laissant hors de
toute représentation les populations pastorales qui ont pourtant été les principales
victimes des persécutions de 1989-1991 24. C’est dans ce sens que l’on peut
comprendre l’invisibilité, aux yeux de l’opposition négro-mauritanienne,
des populations peules réfugiées au Mali (Fulaaße et Fulße jeeri), exclues
jusqu’à présent du plan de rapatriement, et de leurs communautés d’origine
restées en Mauritanie, traditionnellement marginalisées dans la compétition
politique pour le pouvoir et dans l’opposition 25.

La trajectoire de ces groupes peuls est exemplaire de la marginalité dont souffrent
la plupart des Mauritaniens, déconnectés à la fois du bloc hégémonique
au pouvoir et de l’opposition. Elle est aussi révélatrice de la déception que
le dernier coup d’État a pu représenter pour certaines catégories sociales. Au
temps de la transition démocratique de 2007, en effet, ces communautés
pastorales se sont engagées pour la première fois dans une tentative de participation
au jeu politique, réagissant avec espoir à une histoire de discriminations
et d’exclusion 26. Mais, juste après le coup de 2008, un jeune urbain issu de cette
communauté parlait ironiquement de «mouvement rotatoire 27 » pour évoquer
un ajustement au sein de la même coterie. Rappelant la notion de « révolution
passive », cette métaphore « populaire » témoigne à elle seule de la désillusion
des attentes et des espoirs suscités par le processus de démocratisation. Ce coup
d’État d’août 2008 et le mouvement de rectification qui a suivi ont vraisemblablement
constitué le climax du processus de déconnexion politique de la
population mauritanienne, mettant un terme aux petits acquis de la démocratisation
: il en était donc fini de cette perception commune que les élections
démocratiques pouvaient attribuer aux subalternes un pouvoir, même infime,
d’influence sur le politique et de contrôle sur les dirigeants.
Dans une perspective du politique par le bas, cette inaccessibilité du pouvoir,
doublée aujourd’hui par la désillusion envers toute transition démocratique
engendrée par les multiples coups d’État militaires, se traduit par un sentiment
répandu de solitude chez de nombreux Mauritaniens, membres des catégories
subalternes, face à la précarité d’une vie qui, à leurs yeux, ne dépend plus que
des aléas du destin ou de la baraka et de l’effort individuel. Pour reprendre
l’expression d’Ould Ahmed Salem, « la plupart des Mauritaniens disent ne pas
croire que leur devenir ou que des choses comme la richesse, le bonheur individuel
ou collectif, soient du ressort de l’autorité politique 28 ». Convaincus que
le politique ne pourra améliorer leur vie, les subalternes s’en remettent à une
éthique de la réussite exclusivement basée sur l’effort personnel. Ainsi, dans
la communauté peule d’origine pastorale, l’ancienne morale de l’éleveur
transhumant semble aujourd’hui faire l’objet d’une récupération par les jeunes
dans un tout autre contexte. Tout comme leurs parents face aux forces extérieures
et incontrôlables (doole, en pulaar) représentées par la brousse (ladde),
les jeunes urbanisés se retrouvent seuls, confrontés à ce qu’ils appellent
« la modernité » : l’argent, la ville, les impôts, l’État. Seule la force physique ou
d’esprit individuelle (sembe) peut permettre de faire face aux nouveaux doole,
de conjurer la faiblesse et la pauvreté (tampere) et donc la honte (semtude,
littéralement la « non-force individuelle »). L’État est reconnu comme une
entité bienfaisante en puissance, mais dans la réalité concrète, il n’est qu’un
réceptacle de sukuñaaße, d’esprits qui étaient autrefois «mangeurs d’âmes» mais
qui, aujourd’hui, se nourrissent de deniers publics 29. Loin de représenter un
simple épiphénomène d’une culture intrinsèquement fataliste, ces expressions
constituent bien le sens d’une solitude accrue, d’une condition de
délaissement où, de l’État, on n’attend plus grand-chose.
Mauritanie subalterne ou «Mauritanie profonde » ?
Ces considérations devraient permettre de nuancer l’idée d’une connivence
totale sur les modes de fonctionnement du politique entre gouvernants et
gouvernés. Les sciences politiques en particulier ont reconnu une limite à
la notion gramscienne d’hégémonie en ce qu’elle laisserait entendre une
adhésion totale des dominés au pouvoir 30. En réalité, dans son analyse
historique des classes subalternes, l’intellectuel italien a souligné l’opposition
de formes d’autonomie politiques et culturelles (des partis jusqu’aux formes
politiques antagonistes non « conscientes ») aux « tentatives de subordination
à l’hégémonie active du groupe dominant » 31. La plupart des travaux scientifiques
sur la Mauritanie portent sur des pratiques et des stratégies – telles que
le tribalisme, les liens de dépendance statutaire, le clientélisme et les relations
ville-campagne – qui ont tendance à instaurer une relation étroite entre le
haut et le bas de la politique mauritanienne et, de facto, un rapport inextricable
entre l’État et la société 32. La corruption en particulier se prêterait facilement
à l’idée de cette connivence entre le bloc hégémonique au pouvoir et les subalternes
33 : ces pratiques sont généralisées dans la société, depuis les hautes
sphères jusqu’aux couches populaires ; elles articulent les relations entre
l’État et la société en tant que systèmes de redistribution de ressources à
cascade et de création d’affiliations clientélistes. Le célèbre tcheb-tchib, dont
Z. Ould Ahmed Salem a particulièrement bien expliqué les mécanismes
rhétoriques et pratiques, représente un langage commun de la ruse qui unit
l’élite et le peuple, ce qui permet là une sorte de justification et légitimation
collective 34. Cependant, l’existence de ce champ moral largement partagé
n’empêche pas l’existence d’une distinction fondamentale entre les significations
morales et politiques du tcheb-tchib pour les gouvernants et pour les
gouvernés : là où il représente un mode de gouvernement pour les uns,
il constitue une simple tactique quotidienne de la ruse pour les autres. Tout
en mettant l’élite en relation avec le peuple, les pratiques de la corruption
et du clientélisme créent et récréent indéfiniment des barrières à toute ascension
sociale et politique, entre l’élite et ce que l’historiographie gramscienne
a appelé le « pays réel ».

Dans le contexte mauritanien, la notion de « pays réel » n’est pas sans
rappeler la notion de « Mauritanie profonde » largement évoquée ces derniers
mois pour identifier la société qui s’étale au-delà du « pays légal » que constitueraient
l’État et les partis politiques. Cependant, cette notion est loin d’évoquer
la conflictualité politique et les hiérarchies socioéconomiques sous-entendues
par la notion de subalternité. Cette vision verticale du haut et du bas de la société
politique mauritanienne est remplacée par une vision horizontale qui opère
une distinction entre pouvoir « moderne » et pouvoir « traditionnel ». En 2008,
aux États généraux de la démocratie, la junte militaire d’Aziz a invité aux
assises l’ensemble des représentants politiques et administratifs institutionnels
(députés, élus locaux, partis politiques) mais aussi les représentants de la
« Mauritanie profonde », c’est-à-dire l’ensemble des notables « traditionnels »
de l’intérieur du pays. Selon le chef de la junte, ce choix se justifiait par la
nécessité de « faire représenter toutes les wilayas (régions administratives [nda])
dans cette rencontre et à donner l’occasion aux notables qui (en dehors des
maires et des parlementaires) connaissent la situation des populations pour
permettre la participation de tous les Mauritaniens à ces journées 35. » Tout en
ne disposant d’aucune fonction formelle, chefs de tribus, cadres locaux des
régions internes du pays et personnalités dont l’autorité est reconnue
arbitrairement par le pouvoir, ont été appelés à offrir une représentation
d’une Mauritanie traditionnelle, et par là « plus vraie », inaccessible aux seules
institutions d’État.

L’idée que la représentativité « traditionnelle » puisse remplacer la représentativité
formelle – notamment celle des partis politiques élus par le processus
électoral démocratique – impose une réflexion supplémentaire sur le « tribalisme
» ou sur d’autres référents identitaires de l’action politique qui semblent
mettre en relation l’État et la société en Mauritanie. La vision traditionaliste
offerte par le pouvoir laisse entrevoir l’idée du tribalisme comme survivance
d’une réalité considérée comme prémoderne qui pourrait suppléer aux
manques de représentativité des institutions politiques et déterminerait automatiquement
l’adhésion de la collectivité tribale à un projet politique commun,
explicité par son chef. Discours essentialiste fort classique, dira-t-on, qui, en
Mauritanie comme ailleurs, vise à pallier le manque de légitimité d’un pouvoir
non élu. Sauf que ce discours revêt une incontestable dimension performative :
les référents identitaires qu’il véhicule constituent en effet l’un des langages
possibles du politique et servent comme instrument rhétorique de mobilisation.
Loin de constituer un automatisme, l’adhésion des membres des tribus aux
projets politiques des hiérarchies tribales est alimentée par une affiliation
clientéliste, notamment lors des élections. En particulier, chaque tribu se base
sur une « association tribale », souvent créée dans la capitale, mais qui puise
dans le registre de l’affiliation et de la solidarité traditionnelles. Les dirigeants
de l’association sont souvent des chefs reconnus comme « traditionnels »,
mais ils jouent également un rôle de premier ordre au sein de l’élite politicoéconomique.
À travers l’association, ces dirigeants ont la fonction de collecter
les ressources de tous les membres de l’association-tribu et de les redistribuer 36.
Ce système se veut une sorte de sécurité sociale communautaire visant à
soutenir les membres dans la nécessité. En réalité, les associations deviennent
bien souvent des structures clientélistes qui ne prodiguent qu’une aide
ponctuelle aux membres des familles plus marginales – par fraction, statut,
ou lieu d’origine – qu’en échange d’une fidélité électorale. Dans ce cas, la
« coterie » s’assoit sur « l’apolitisme » des subalternes qui accepteraient le
« sectarisme de la clientèle personnelle » en lieu et place de « l’esprit de parti
ou d’État » 37.

Cette description d’une association tribale urbaine démontre que, au-delà
du débat sur la persistance, le « réveil » ou l’invention du sentiment d’appartenance
tribal (la ‘asabiyya khaldounienne)38, les réseaux tribaux ont su constituer
des associations inédites pour répondre aux nécessités de la politique dans un
contexte articulé autour de la présence de l’État, mettant en relation celui-ci
avec l’ensemble de la population ainsi représentée. La mobilisation « tribale »,
efficace surtout en milieu maure, trouve son double chez les communautés
négro-mauritaniennes sédentaires dans les associations de village (wuro)
organisées à partir de la capitale, et inspire un mouvement associatif similaire
chez les communautés les plus marginalisées. Celles-ci espèrent pouvoir
mobiliser stratégiquement leur identité collective pour se présenter comme
un groupe de pression auprès des groupes dirigeants, comme dans le cas des
« associations pour le renforcement de la parenté élargie » (fedde jokkere enDam)
en milieu peul pastoral. Cependant, par sa nature fondamentalement clientéliste,
ce système ne fait que reproduire les conditions de la subalternité, même
s’il permet la distribution de quelques ressources aux plus marginaux.
Si l’on reste dans le vocabulaire gramscien, ce sont justement ces pratiques
de mise en relation entre l’élite et les subalternes qui créent l’imperméabilité
du politique aux revendications qui peuvent émerger parmi ces derniers.
De toute manière, l’accountability des groupes dirigeants 39 – qui devrait les
rendre responsables devant leurs représentés – se dissout dans la mesure où
les subalternes sont privés de tout contrôle sur les décisions qui pourraient
influer sur leurs vies, les rendant dépendants de la simple magnanimité des
gouvernants. Dans cette situation où aucun bénéfice provenant du pouvoir
n’est jamais dû mais seulement octroyé, les subalternes se trouvent face à la
seule possibilité de jouer le jeu de la politique élitiste en lui assurant un
semblant de légitimité : ils peuvent ainsi profiter des réseaux clientélistes
qui les lient aux groupes dirigeants, mais leur dépendance entrave d’autant
leur éventuelle ascension sociale et politique.

Dans ce contexte de marginalisation politique profonde, les nouvelles
formes de mobilisation populaire les plus résistantes à la connivence avec le
pouvoir semblent se constituer autour de positions radicales, surtout dans
les bidonvilles ou les quartiers périphériques de la capitale Nouakchott 40.
Il s’agit en particulier de mouvements contestataires chez des groupes de
harâtîn, qui s’inspirent d’une lecture égalitariste de l’islam, trop facilement
présentée comme « fondamentaliste ». Ces instances se nourrissent d’une
forme de double bind que l’élite renvoie aux marginaux : le contraste est fort
entre, d’un côté, un discours politique voué au respect des valeurs religieuses,
de la retenue publique et de la moralité ; et, de l’autre, des pratiques de l’élite
orientées vers l’ostentation d’une richesse obtenue par la corruption et la
malversation. Cela n’est qu’un exemple de l’effervescence et des expériences
de politique par le bas qui s’expriment, de manière latente, sous la surface
immobile du «bloc hégémonique» mauritanien et qui restent, pour le moment,
largement inexplorées par les analyses scientifiques.

L’opposition s’organise également dans l’espace formel et visible de la
politique mauritanienne et cela de manière parfois inédite. Le FNDD, en particulier,
se présente comme une nouvelle force politique rassemblant les principaux
partis de l’opposition historique à Taya, avec la remarquable exception
du Rassemblement des forces démocratiques de Ould Daddah, le candidat
d’opposition malheureux de toutes les élections présidentielles qui espérait
pouvoir signer des accords avec la junte d’Aziz après avoir perdu les élections
de 2007 face à Sidioca. Le FNDD représente une expérience nouvelle de la
politique mauritanienne, revendiquant une fidélité aux acquis démocratiques
de l’ère Sidioca et boycottant les élections initialement prévues pour juin 2009
au nom de la légalité constitutionnelle. Les membres de ce rassemblement
ont parfois mené une politique élitiste, en participant aux reconfigurations
de l’élite politico-économique, en modérant leurs propos contestataires ou se
contentant de leur intellectualisme progressiste, en particulier pour ce qui
est de l’opposition d’origine maoïste. Avec le report des élections au mois de
juillet 2009 et l’intégration de toutes les forces, dont le FNDD, au processus
électoral, la cohérence de ce front pourrait être mise à l’épreuve par la traditionnelle
disponibilité de l’opposition à la cooptation par le pouvoir. Jusqu’en
juin 2009, le FNDD s’est posé comme le porte-parole de la déception populaire
face à la fin de l’expérience démocratique, déception à laquelle la junte a
répondu par des promesses de redistribution de ressources et par des gestes
charitables de l’État – et surtout d’Aziz en personne, envers les plus démunis
des quartiers pauvres de la capitale 41. À Nouakchott, des manifestations
périodiques investissent la rue et les espaces publics, imposant au gouvernement
le recours aux forces de l’ordre pour disperser les contestataires. Il s’agit
parfois de manifestation de divers groupes se réclamant du FNDD, mais aussi
d’une myriade d’associations et organisation s’autoproclamant représentants
de la « société civile », comme les « femmes démocratiques » dont l’affiliation
à des partis intéressés au rétablissement de la « légalité démocratique » est
évidente. Dans d’autres cas, certaines manifestations n’ont pas une portée
politique explicite, comme en témoignent les mobilisations en faveur du
peuple palestinien lors de la guerre de Gaza de décembre 2008. Mais elles
font pourtant montre d’une prise de parole publique de masse qui pourrait
trouver enfin expression dans la représentativité politique ou, à l’inverse, être
complètement exclue par le jeu récurrent de la cooptation et du clientélisme
entre élites. Comment interpréter ces mouvements et cette effervescence
citoyenne ? Il est difficile, pour l’heure, d’en juger. Loin de représenter un
signe de « normalisation » rapide de la démocratie mauritanienne, ces phénomènes
ne sont pas moins le signe d’un processus de politisation de la société
où certains ont pris goût à l’idée d’une démocratisation possible ■


Riccardo Ciavolella
Université de Milan Bicocca et de Teramo,
Centre d’études africaines, Paris