A cinquante ans, on est normalement un homme mûr et en dernière phase de l’évolution qui doit conditionner définitivement le reste de notre existence! Ceci est-il vrai quand nous nous transposons à l’échelle historique des états ? Ceux qui s’attendent, par la suite, à une réponse à cette question seront déçus ; le seront également ceux qui s’attendent à une réflexion sociopolitique sur les parcours historiques qui nous ont conduit à ce que nous sommes aujourd’hui ; et le seront d’autant plus ceux qui espèrent trouver une analyse rétrospective du processus de développement du pays.
Ce travail a pour modeste ambition, simplement, d’engager un débat franc, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de notre pays, sur les voies et moyens de rectifier sa trajectoire dont rien ne présage avec exactitude à quel port le mène-t-elle.
D'emblée saisissons les termes de ce débat afin de circonscrire notre champ d'analyse et de limiter nos ambitions conceptuelles. Nous dégagerons donc, sans s’adonner à la fixion, les axes futurs qui, selon nous, permettront à notre pays de se positionner sur une nouvelle orbite - celle du développement. Pour se faire, nous nous baseront sur les enseignements que nous pouvons tirés des enjeux de son passé moderne en sondant les grandes lignes de son évolution politique et institutionnelle.
Il est important de préciser qu’il s’agit là d’une opinion et donc d’une prise de position, parfois très révolutionnaire, sur des sujets tels que le régime constitutionnel que nous nous sommes choisi ou le mode de notre gouvernance ou la fiabilité de nos institutions ou encore sur des questions comme celles de la citoyenneté ou des droits de l’Homme.
Nous nous proposons en définitive, de dégager quelques aspects d’une vision future dont les lignes directrices dessineront les contours de ce que nous appellerons par la suite «La reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle».
Certes, il nous incombe d’opérer une rupture historique avec un certain passé qui conditionne déjà notre devenir. Certes, il nous importe d’envisager la révision de certains dogmes qui stigmatisent notre culture politique et notre sens de la citoyenneté. Certes, il nous convient de voir dans quelle mesure certains rendez-vous aient été manqués et d’évaluer l’importance et l’opportunité de certains choix parfois difficiles et de lourdes conséquences sur le destin de notre nation.
Certes, il nous appartient, en fin, de rêver d’un changement radical et profond à travers des réformes concertées, participatives, efficaces et durables, prônant la culture de la démocratie, du dialogue et de l’égalité des chances.
La démarche portera, tout d’abord, à démontrer qu’après avoir été pendant longtemps en face de défis non relevés et d’espérances déçues, notre société doit s’inventer les moyens d’opérer un tournant décisif dans sa démarche historique. Les modalités de ce positionnement méritent d’être analysées en opérant une véritable halte sur ces cinq décennies de prise en main de notre destinée.
Non pas pour regretter notre passé - ne soyons pas nihilistes - ou pour égrener les échecs de tous ordres qui ont jalonné notre parcours, mais plutôt pour en tirer des leçons utiles pour l'avenir. Il s’agirait, en fait, de questionner notre présent avec pertinence et de dessiner notre lendemain avec plus de lucidité, de réalisme et d’objectivité. Ce serait l’objet de la première partie de ce travail.
Dans une deuxième partie, il sera explicité l’importance et la profondeur de la transformation de notre Etat et de notre Société. Nous tenterons de décliner les axes majeurs de « La reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle» en refondant les leviers de l’évolution d'un certain nombre de paramètres et d'agrégats qui impacteront l’avenir de chacun. Il s’agit, en somme, de mettre l’accent sur les facteurs de notre vision et sur ses objectifs qui se résument, en fait, en un seul: le changement. Nous déclinerons une approche globale pour une nouvelle république, avec des institutions paramétrées, des pouvoirs équilibrés et des méthodes concertées.
I - L’état des lieux.
Cinquante années d’événements souvent difficilement vécus, parfois violement, laissant généralement des souvenirs douloureusement marquants, font la grande partie de l’histoire de notre pays. Je veux citer les événements de 1966, la guerre du Sahara, les dérives totalitaires de 1989 à 1991 et les récurrentes incursions terroristes sanglantes de ces dernières années sur notre sol national.
Des transformations significatives du paysage politique et de la physionomie socioculturelle et économique de notre pays sont entrain de modifier profondément sa consistance. Cet état « musulman, arabe et africain » dont la structure définitive n’est que fraichement ancrée dans les esprits, s’est construit, au grès des circonstances, durant ce demi siècle d’indépendance, sur de sérieuses menaces de tensions culturelles et religieuses et de clivages raciaux, ethniques, sociopolitiques et géostratégiques importants.
Contexte religieux et socioculturel.
La Mauritanie est un pays d’essence, fondamentalement, islamique. Il est d’obédience Sunnite et rituellement Malékite tout en renfermant de minuscules pochettes telles que les Tablighiyin et les Salafistes jihadistes récemment effervescents à cause des appuis de la nébuleuse El Qaïda. Bien que toutes les lois aient pour source le droit musulman, la Charia n’est pas - ou n’est plus - appliquée. La justice est rendue par un attouchement, sans choc, entre les lois islamiques et les règles de droit positif. La Mauritanie échappe ainsi d’être dans l’œil du cyclone de l’occident en demeurant dans la grâce du Seigneur.
La simplification des contradictions majeures, aussi bien sociales qu’économiques, au sein de notre peuple, cachent la fragilité de la cohésion de la nation. Les slogans, maintes fois répétés par la sphère politique – au pouvoir ou non- mettent l’accent sur ce qui unit : la religion et la communauté de destin. Celles-ci ont toujours servi, il est vrai, d’ingrédients à une coexistence pacifique séculaire entre les différentes communautés, mais en sera-t-il toujours ainsi ?
Contrairement aux premières années d’indépendance, l’ère des régimes militaires est venue à bout des idéologies prêchant la construction des grands ensembles régionaux. Ce fut donc le recul des discours unificateurs du panafricanisme et du panarabisme. L’avant-garde politique prône désormais la primauté de la famille, de la tribu et de l’ethnie en mettant en exergue, par tous les moyens, l’importance du rôle de ces acteurs traditionnels dans l’unité nationale, le développement économique et la sécurité sociale.
Si les politiques continuaient d’inscrire leur militantisme dans des mouvements idéologiques (nasséristes, baasistes, islamistes, nationalistes négro-africains ou haratines) c’est seulement dans l’optique d’élargir et de mieux organiser leurs clans. Clanisme, qui donna lieu, d’ailleurs, à des affrontements, parfois sans merci, pour s’assurer le contrôle de l’appareil d’état.
Rappelons, à cet effet, les répressions récurrentes des années 80 contre les mouvements idéologiques où les forces coercitives de l’Etat ont été le plus souvent manipulées par un adversaire politique contre un autre. C’est ainsi qu’un mur de silence s’était dressé entre les Mauritaniens durant toute la période des régimes d’exception de 1978 à 1990 et pendant ce que nous pouvons appeler la deuxième république de 1991 à 2005.
Une rupture profonde, exacerbée par les chauvinismes des uns et des autres, s’est installée progressivement entre les différentes composantes de notre société. Elle ne fut pas seulement d’ordre racial, ethnique, ou religieux, mais elle était aussi une rupture au sein des classes sociales, entre les générations et entre l’état et le citoyen. Elle était encore d’ordre culturel et linguistique ; entre la langue Arabe qui tire sa prépotence du coran et le Français qui symbolise l’unique legs du colonialisme.
Dans ces conditions, il n’est guère étonnant de constater que tous les événements qui apparaissaient, au fil du temps, divisaient, sans l’avouer, le peuple Mauritanien. L’exemple du retrait de la CEDEAO était le plus éloquent. Cette décision a été considérée par certains, en son temps, comme une volonté des autorités de s’ouvrir d’avantage sur le monde Arabe au détriment de l’Afrique noire! Par la même occasion, il s’est posé aussi le problème de l'équilibre ethnique – prédominance du maure sur le négro-africain ! - et celui des clivages linguistiques - primauté de l’arabe sur le français.
C’est ainsi qu’un sentiment « d’oppression culturelle et de marginalisation» fût ressentit par la communauté négro-africaine. Ce sentiment renaitra plus tard aussi avec les discours du premier ministre et de la ministre de la culture en mars dernier sur la question de l’arabisation.
Contexte géopolitique et stratégique.
La politique de voisinage adoptée, parfois difficilement, par les autorités durant les premières années de notre indépendance, se singularisait par le fait d’avoir toujours un pied en Afrique de l'Ouest et un autre au Maghreb. Le père de la nation aimait d’ailleurs à dire : "La Mauritanie est un trait d'union entre le monde arabe et l'Afrique noire ». Il s’activa durant tout son pouvoir à la construction du Maghreb arabe tout en conservant une présence dynamique et engagée au sein de l’Unité Africaine.
Cette politique d’équilibre n’enchantait pas ses prédécesseurs à en juger par la nature - tantôt froide, tantôt conflictuelle - des différents moments qui ont marqué nos relations avec nos voisins. Jusqu’au jour où l’on tourna le dos à celui qui, pourtant, nous était le plus proche et avec qui nous entretenions de véritables échanges: la CEDEAO.
D’un autre côté, l’héritage de la guerre du Sahara a été difficile à gérer et confrontait nos autorités, le plus souvent, à des situations géopolitiques confuses. Après avoir été partie prenante au conflit, la Mauritanie adopte désormais une position de neutralité depuis la signature des Accords d’Août 1979 avec le Polisario.
Il faut justement rappeler à ce titre qu’une solution de ce dossier sans la Mauritanie aura de graves conséquences sur l’équilibre interne de notre pays et compromettra l’efficacité de notre action dans la construction du Maghreb arabe. Le premier coup d’état dans le pays, qui consacra définitivement l’entrée des militaires dans le jeu politique national, n’avait pas prévu la conduite géostratégique que nous devons adopter vis-à-vis de l’évolution de ce dossier.
La lutte contre le terrorisme de l’AQMI nous incombe, elle aussi, de maintenir un équilibre des rapports politiques - autre défi géostratégique majeur- avec nos voisins, surtout le Mali et l’Algérie. Car, toute tension avec l’un ou l’autre mettrait en péril toute action sécuritaire efficace et de nature à apporter des résultats tangibles.
Risques contemporains.
C’est bien sur notre territoire qu’ont été commis des attentats terroristes inédits dans cette région d’Afrique. Aujourd’hui encore, dans un état qui réunit à la fois les facteurs et les instruments de la menace avec un niveau précaire de contrôle et de sécurité, le risque demeure élevé d’une nouvelle atteinte à des citoyens, des intérêts ou des symboles occidentaux.
La guerre au Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), né en Algérie et transformé en Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et les efforts d’éloigner ses activités (trafic de drogue et d’armes, kidnappings, etc.) de notre territoire est un devoir national face auquel la formation d’un front intérieur est vitale pour le salut de notre nation.
Il ne faut, ce pendant pas, agir en solitaire car ce phénomène tend ses tentacules dans tous les états de la sous région et par conséquent tous nos voisins sont concernés et doivent contribuer à son éradication.
Au-delà de la menace terroriste, la déportation des grands circuits de trafic de drogue, chassés de l’Amérique du sud vers les pays sahéliens dont le notre, est préoccupante.
A cela s’ajoute les risques induits de l’émigration qui menassent la sécurité dans nos villes et la fiabilité de notre état civil.
Risques sanitaires ensuite, dans un contexte d’ouverture et de déplacements à grandes échelles avec la recrudescence de maladies contagieuses et transmissibles comme la tuberculose, le choléra et le Sida.
Risques environnementaux, en fin, qu’illustrent déjà l’avancé du désert, la menace de submersion de notre capitale, l’ensablement progressif du fleuve Sénégal, les stress hydriques un peu partout dans le pays, l’engorgement incontrôlée des zones urbaines, la déforestation criminelle et l’extension de la pollution à notre faune marine et à nos espaces naturels, désormais, vastes réservoirs pour les déchets toxiques liés aux industries extractives de compagnies installées chez nous et peu enclins aux rigueurs de leur métier.
Enjeux structurels.
La Mauritanie connait une sécheresse accrue affectant sa croissance, une mal gouvernance gangrenant son administration - malgré les énormes efforts entrepris pour lutter contre-, un privé archaïque et informel et un laissé aller asphyxiant et paralysant toutes les initiatives de développement. L’économie Mauritanienne reste insuffisamment diversifiée avec un tissu d’entreprises encore peu intégré et des performances à l’exportation qu’il convient d’améliorer.
Ces risques et ces handicaps structurels, qui sont des recules, doivent constituer, dès lors, autant de priorités à cibler pour les partenaires du pays et surtout pour son gouvernement. Le renforcement de la sécurité, le développement des infrastructures et des systèmes financiers, l’intégration régionale, le renforcement des capacités de l’état, la promotion du partenariat avec le secteur privé, la redynamisation des échanges commerciaux et l’encouragement de l’initiative et de la créativité sont autant de défis qu’il est nécessaire de relever avec urgence et pertinence.
Ce pendant, la bonne gouvernance politique et économique reste la clef d’un développement durable dans notre pays. Car, en réalité, dans le contexte mondialisé du siècle qui commence, la rupture n’est plus seulement entre richesse et pauvreté. Elle est désormais celle qui s’installe entre des pouvoirs immobiles ou incompétents, peu transparents ou corrompus et une population souvent laissée à son propre destin et animée d’une volonté parfois violente de changement.
Elle correspond dans le fond à l’émergence d’un conflit entre l’état et le citoyen. Le vrai risque est dès lors celui qui consisterait à alimenter, ou maintenir, la contradiction entre la stabilité du premier (le pouvoir) et les aspirations du second (la population). Désormais, la pérennité d’un pouvoir dépend bien, de façon étroite et immédiate, de la durabilité du développement et de la stabilisation de ceux là même qui, grâce aux quels, il est en place.
Pour quelle gouvernance ?
Dans un contexte d’absence de contenu et de continuité dans les programmes d’un gouvernement, quel sens peut-on donner à la gouvernance ? Pour répondre à cette question, ne faut –il pas en poser d’autres : Qui doit gérer l’état ? Pour quelle fin et au bénéfice de qui ?
Le gouvernement est rarement la seule source du pouvoir dans notre pays ; c’est toute une sphère politique qui en est le détenteur. Par ailleurs, c’est souvent cette sphère politique -et pas exclusivement le gouvernement- qui est l’auteur de la mal gouvernance.
Or, si la sphère politique englobe, au delà de l’administration, des acteurs en dehors des circuits officiels, dans quelle mesure peut-il exister une bonne gouvernance et de quelle façon l’autorité publique, au sein de l’appareil de l’état uniquement, la gère-t-elle? Quand les fonctionnaires font si abusivement usage de mesures et de décisions arbitraires et qu’ils se révèlent incapables de faire appliquer les lois ou quand ils agissent sous les ordres de personnes se trouvant en dehors des circuits administratifs classiques, cette situation n’est-elle pas révélatrice de la faiblesse de l’état ?
Dans ce contexte, généralement, le problème de gouvernance s’exprime à travers des crises de légitimité et, parallèlement, la volonté des détenteurs du pouvoir de maîtriser à leur avantage les recompositions sociopolitiques. La gouvernance politique tient, dans ces cas, beaucoup plus du nationalisme de mauvais aloi ou du retour aux forces traditionnelles qui cachent mal une volonté de contourner la démocratie.
Mieux, derrière le paravent des institutions formelles et des adhésions verbales aux principes de multipartisme, des droits de l’Homme et de la démocratie, on constate souvent un maintien plus ou moins déguisé de la censure, de l’intimidation, du harcèlement ou de la déstabilisation des partis d’opposition (soit par la désignation de leurs dirigeants ou achats des consciences, soit par la brimade et la répression) et du monopole des médias publics.
La priorité des dirigeants n’est plus la recherche du développement politique et démocratique, mais la création d’un statuquo qui se réduit au maintien de l’ordre et à la survie. L’essentiel est de durer et de se maintenir au pouvoir. Si stabilité il y a, il s’agit d’une stabilité plus personnelle qu’institutionnelle puisqu’elle repose avant tout sur le sens politique du leader et sur sa capacité à créer et à gérer une coalition autour de sa personne.
La nature de l’Etat relèverait ainsi du néopatrimonialisme qui englobe non seulement le clientélisme, mais aussi le népotisme, le tribalisme et la corruption, qui sont des éléments constitutifs de l’Etat sous-développé. Une profonde confusion s’installe et fait disparaître toute distinction pratique entre la conduite des affaires publiques proprement dites (gouvernance) et l’usage institutionnel de la force pour, simplement, se maintenir au pouvoir. Dans ces conditions, le sous-développement menace de devenir une condition permanente plus qu’un stade transitoire.
En Mauritanie, l’aspiration à la bonne gouvernance coïncide avec la fin de la deuxième moitié de cette décennie, moment où il y eut eu un certain élan de libéralisation politique et économique. En effet, une certaine idée de la bonne gouvernance, celle qui questionne les capacités de réaction et de responsabilité de l’Etat et de ses agents, commence à émerger dans notre pays. Elle est encore timide et rencontre d’énormes difficultés, car, paradoxalement, l’état chez nous consolide son pouvoir au delà de la sphère publique.
Cela favoriserait obligatoirement l’émergence de pôles d’intérêt et de lobbies au dessus des lois. Ces intouchables canalisent généralement les circuits d’accès aux services publics et à la décision et s’interposent entre le citoyen et l’état, affaiblissant ce dernier et relativisant son action.
Or, un état faible doit affronter simultanément une multitude de difficultés : infrastructure sociale qui se dégrade, affaiblissement du jeu politique, déclin des relations entre les communautés, élargissement du fossé entre l’état et la société et entre celui qui gouverne et celui qui s’oppose et la lenteur ou absence de la décision.
Dans de tels cas, la gouvernance traite moins de la gestion administrative – actions spontanées et coûteuses pour l’état, entreprises publiques trop encombrées d’un personnel pléthorique, laisser-aller, clientélisme, népotisme et absence ou désorientation du contrôle d’état - que de la gestion politique.
Plus conséquent encore, l’implication de la corruption dans le secteur public est l'un des symptômes d'une gouvernance déficiente et déphasée par rapport aux exigences économiques de notre pays. Si, en fait, la notion de gouvernance n'est que le reflet des méthodes à travers lesquelles le pays est administré, le processus par lequel ses agents sont cooptés ou les voies par lesquelles ils sont surveillés et contrôlés et l’aptitude du gouvernement d'élaborer et d’appliquer des plans d’action efficaces, nous sommes toujours du mauvais coté de la plaque.
Processus de décision.
Le premier pouvoir de l’indépendance de 1960 à 1978, avec un parti unique et une assemblée nationale orientés vers un conformisme d’état, se donnait la lourde tâche de la construction, du développement et de la modernisation du pays tout en régulant simultanément son fonctionnement politique, économique et administratif. Cet état-administration paternaliste ne jugeait pas nécessaire de porter la concertation au-delà des sphères publique et politique qui se télescopent et se confondent quant à la gestion des affaires de l’Etat et à l’élaboration du processus de décision.
Durant la période des régimes militaires de 1978 à 1991, le pays a connu l’hégémonie de la Présidence et les pouvoirs absolus du Chef de l'Etat. Il est seul maître à bord, il nomme et révoque le Gouvernement dont les membres sont responsables uniquement devant lui et dispose, seul, du pouvoir de nomination et de destitution aux emplois civils et militaires. Il a aussi le dernier mot sur toutes les transactions économiques, financières et bien entendu politiques, ralentissant ainsi le processus de décision et créant par la même occasion des intermédiaires véreux et des circuits opaques entre l’administration et le citoyen.
La période dite démocratique qui s’achevait en 2005 et qui n’est, grosso modo, qu’une continuité de la précédente, connût l'émergence de pôles de pression politico-¬ administratifs. La démocratie de façade en réponse au discours de la Baule de Juin 1990 qui nous arrimait parmi "ceux qui franchiront le pas avec courage", introduit des formes de clientélisme électoral. La politique de « qui n’est pas avec moi est mon ennemi» ou plus encore celle de «celui qui n’est pas l’ennemi de mon ennemi est mon ennemi» plongea l’espace public dans la servitude d’un cercle limité.
Certains ensembles régionaux, ethniques ou tribaux, supposés favorables à l’adversaire politique du moment, seraient entièrement écartés des avantages et des services de l’état. La prévarication au sommet est justifiée par la perpétuelle stratégie d’anéantir l’adversaire politique et de limiter son cercle de sympathie, même s’il fallait pour cela priver une partie du territoire national du strict minimum de développement.
La révision de la constitution, après le coup d’état de 2005, ne toucha pas aux pouvoirs du président de la république, pourtant jugés trop importants et accusés d’être à l’origine de toutes les dérives totalitaires. Les mêmes difficultés pratiques, liées à la déconcentration du processus de décision et à la décentralisation en général, persistent, malgré le vœu du peuple mauritanien et de sa classe politique de voir cela changer.
L'opacité de fonctionnement, la manipulation des règles et la personnalisation des relations administratives sont restées les maîtres mots du jeu politico administratif dans notre pays.
Le changement, la reconstruction et le renouveau ne sont pas encore au rendez vous et les méthodes ont guère ou peu changé. Pourtant, s’il n’advienne pas un processus profond et complexe de transformation des habitudes et des mentalités, la « Mauritanie Nouvelle » tant chantée, demeurera dans les faits, l’apanage d’une ambition irréaliste ou, pire encore, un slogan populiste de campagne ou un thème à la mode dans les discutions de salons et autres types de rencontres d’oisifs.
Rendez vous manqués.
Le parcours de notre pays est jalonné de rendez vous manqués, de rêves irréalisés et d’ambitions refoulées. L’un d’eux retient particulièrement notre attention : la révision de la constitution de 1991 en 2006. Le " consensus " national obtenu au lendemain des journées de concertation sur les termes de référence de la reforme constitutionnelle ne proposait pas une modification substantielle du régime constitutionnel qui était en vigueur dans le pays.
La réforme abroge et remplace certains articles considérés comme étant à la base du monolithisme de l'ancien régime et de l'impossibilité d'une quelconque alternance. L'essentiel a porté sur le Président de la République : son âge, la limitation de son mandat et l’exclusivité de sa fonction.
Or, les forces démocratiques et citoyennes du pays aspirent à plus ; le but recherché était d’adapter nos institutions à la soif de démocratisation des populations. La révision profonde de notre régime présidentiel, pour rompre avec le spectacle récurrent des coups d’état qui semblent avoir pour cause essentielle le despotisme du Président de la République dont les pouvoirs que lui confère la constitution sont énormes, était fortement souhaitée. Mais, encore une fois, une main « invisible » s’est dressée vivement devant nous pour tordre le cou à nos espoirs !
Le vote en faveur du «oui» l’emporta, non seulement à cause des réformes proposées, qui représentaient certes une revendication indéniable, mais surtout parce que si le « non »l’emportait cela signifierait la prolongation de la transition et, en conséquence, le maintien du régime militaire avec, bien sûr, le risque de s’installer confortablement dans la durée. La classe politique ne voulait pas prendre ce risque et contribua fortement au succès du scrutin, comme d’ailleurs, elle ferma les yeux sur les candidatures indépendantes qui, pourtant, vont à contre-sens de l’histoire et à contre-pied de la culture démocratique.
La crise qui surviendra, un peu plus d’un an après l’élection présidentielle, n’était que prévisible car le régime politique porte en son sein le germe de l’instabilité. Une fois encore, le coup de force du 06 Aout 2008 ou « mouvement rectificatif » venait stopper l’élan des pouvoirs démesurés du Président de la République et son implication dans le fonctionnement des autres institutions constitutionnelles !
L’élection présidentielle de juillet 2009, suite aux accords de Dakar, qui mettait fin à la crise institutionnelle, devrait être le point de départ pour de nouvelles perspectives afin d’assainir la scène politique du pays, poser les fondements de sa reconstruction nationale et revoir quel régime et quelles institutions pour une nouvelle république démocratique et stable.
Le dialogue inclusif qui devrait se poursuivre entre les différents protagonistes et qui est l’unique espoir de voir cette Mauritanie en marche, est-il entrain de naître des antagonismes, parfois virulents, entre les différents acteurs politiques nationaux, ou ne sera-t-il qu’un autre rendez vous manqué ?
II- « La Reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle ».
Pour bon nombre de ceux que j’ai côtoyé, même brièvement, ce pays leur semble à l’écart du reste du monde. Hypnotisés par des images encore fraiches dans les mémoires, de coups d’états, de révolutions de palais, de sous développement, de mal gouvernance ou de pratiques peu enclin au minimum de bon sens et de civisme, ils en conservent une représentation à mi chemin entre fatalisme et indifférence.
La Mauritanie est-elle un pays condamné au perpétuel sous développement ? Sera-t- elle toujours soumise aux mêmes exigences sociopolitiques d’une autre époque ? Notre état est-il encore très jeune et en très fragile construction, ou sommes-nous, au contraire, sur la voie d’un état contemporain qui va de l’avant ? Sommes-nous stables et à l’abri des alternances musclées, ou entendrons-nous, une fois encore, le bruit des bottes retentir sur le marbre du palais ocre ? Qu’avons-nous fait pour empêcher cela ? Institutionnellement ?
Durablement ? Aurons-nous la stabilité dans la quelle couvent et éclosent, nécessairement, les dynamiques du progrès social et du développement économique, ou seront-nous éternellement à l’écart du mouvement du monde ? Qu’il s’agisse de responsables politiques ou d’hommes de la rue, l’approche générale qui en est faite du pays, reste majoritairement définie par la consternation, le désespoir et l’amertume.
Pourtant, alors même que nous nous voilons d’un pessimisme croissant, la volonté et le dynamisme des chefs du moment imposent une autre lecture de la situation et des perspectives de ce pays, dont ses richesses, sa jeunesse et sa croissance, en constante augmentation, laissent supposer un avenir plus prometteur.
Certes, l’avancée est encore hésitante puisque tout est à refaire, à paramétrer et à refonder et on ne sait par où commencer. Car, oser la reconstruction nationale pour « une Mauritanie Nouvelle » suppose d’abord une rupture totale, profonde et parfois brutale avec un certain passé politique et social. En suite, elle suggère un changement de mentalité, une modification des habitudes et une ouverture des perspectives encore ignorées. Elle impose, en fin, une concertation à large spectre entre les forces politiques et citoyennes du pays de manière sincère et responsable.
A ce moment là, nous pouvons nous autoriser de décliner les axes majeurs de la reconstruction nationale à travers un ensemble de paramètres dont le socle est la réforme multidimensionnelle de l’état et de la société. La reforme politique
La réforme politique commence, en effet, par la loi fondamentale. Certes, les amendements de la constitution opérés en 2006 constituaient une forte revendication populaire mais ils ne marquent pas, pour autant, une rupture avec le passé et ne constituent donc pas une quelconque amélioration de la gouvernance politique. De fait, la crise politique survenue au cours de la parenthèse Sidi Mohamed O/Cheikh Abdallahi, soulève à la fois les failles institutionnelles, l’insuffisance des amendements apportés à la constitution et l’urgence de rompre avec le système que nous nous sommes imposé.
Il est vrai que le CMJD avait, sans concertation ni débat d’ailleurs, engagé des réformes qui ont permis, quelque part, d’assainir l’environnement politique, tels que les amendements constitutionnels portant essentiellement sur le Président de la République, la réforme du mode de scrutin, le statut de l’opposition, la fiabilité du fichier électoral, la création d’une commission électorale indépendante provisoire et le nouveau cadre légal exigeant la présence des femmes sur les listes électorales à un niveau leur permettant d’accéder aux assemblées représentatives. Mais l’essentiel n’était-il pas ailleurs ?
" Le régime présidentiel fait des petits rois dans les Républiques africaines" dira le Pr. Mamadou Coulibaly en préconisant la rupture avec le régime présidentiel adopté par la plupart des Etats africains au lendemain des indépendances. Faut-il, pour notre cas, souhaiter un changement de cadre institutionnel ou « oser une nouvelle voie » à l’instar d’autres pays africains? Le modèle démocratique tel qu'il nous a été parachuté n'est pas adapté à nos réalités sociopolitiques.
En effet, le régime présidentiel se caractérise, théoriquement, par la séparation stricte des organes et leur confinement dans leurs fonctions reparties par la Constitution. Or, c’est dans la répartition de ces compétences que « le diable se cache » et que l’on pourrait déceler les faiblesses de ce régime. Pour des pays africains comme le nôtre où la culture démocratique n’est pas encore intériorisée, les failles du système sont entretenues par les hommes politiques qui sont chargés d’animer les institutions.
Le régime présidentiel tel que nous le pratiquons peut tendre, ou mieux encore, a toujours tendu vers une sorte de dictature parce qu’on a tendance à donner beaucoup de pouvoir- tous les pouvoirs d’ailleurs - au chef de l’État. Cette aptitude du Président de la République à être le seul maître à bord de l’exécutif a été responsable de bien de dérives dont nous payons encore les pots cassés.
Les solutions souvent improvisées- les coups d’état militaires - se sont avéré de lourdes conséquences pour notre stabilité, notre image de marque, notre développement et même notre cohésion nationale. Ne faut-il pas préconiser des méthodes concertées qui auront l’avantage d’avoir des contre-pouvoirs et de mettre en place des institutions qui peuvent constituer des freins en fragmentant le pouvoir et en le répartissant entre plusieurs mains et ainsi institutionnaliser des mécanismes équilibrés dans les rapports entre ces différents pouvoirs ?
Toutefois, nous ne faisons l’éloge ni du régime parlementaire (moniste ou dualiste) ni du régime semi-présidentiel et nous considérons qu’il n’ya pas de préférence particulière pour tel ou tel type de régime comme il n’y a pas de régime angélique. Il existe des régimes politiques et c’est le respect des règles qui conduit à leur stabilité. C’est pourquoi il est préférable de nous interroger sur les conditions de production des textes juridiques et d’associer le peuple, au préalable, à leur élaboration en engageant des débats de grande étendue avant de les proposer au référendum.
La reforme sociale.
Au-delà de la célébration annuelle de la journée dite de réconciliation nationale, l’Etat doit s’intéresser d’avantage aux communautés discriminées socialement, culturellement, économiquement et donc politiquement. Il doit s’ériger contre toutes les pratiques qui ont conduit aux fractures encore béantes entre les composantes de notre peuple et entre elles et l’Etat. Je veux rappeler toutes les formes de servitude, d’exclusion, de violation, de marginalisation et d’esclavage.
Instaurer la confiance perdue entre l’Etat et la société passe nécessairement par la réparation de tous les torts causés, durant ce demi-siècle d’indépendance, par une administration souvent inexpérimentée et très peu préparée à l’exercice de ses fonctions. La révision immédiate de certains pouvoirs qui lui sont confiés et leur attribution définitive aux conseils municipaux issus du peuple doit être imminente; vingt cinq années d’existence est un temps largement suffisant pour donner à nos communes la latitude de s’occuper des problèmes administratifs de leurs localités.
Le retour organisé des réfugiés est un pas important sur la voie de la réparation des dommages du passif humanitaire, mais ce sont seulement des mesures fortes et concertées qui permettront de résoudre durablement les crises nées de cet état de fait.
La multiplication des gestes symboliques est nécessaire pour enraciner la culture d’un vouloir vivre ensemble codifié sur de nouvelles bases où les rôles impartis aux institutions de l’Etat et aux citoyens sont délimités afin d’asseoir une nation moderne, responsable, démocratique et libre. Le caractère, aujourd’hui, trop institutionnel des rapports entre l’Etat et les populations se caractérisant par un déficit de concertation et d’implication, ne permet pas que l’administration soit plus attentive aux pulsions d’une société en profonde mutation.
Nos acquis, tant sur le plan de l’unité nationale que sur celui de nos réalisations démocratiques, restent vulnérables et il convient de s’armer de courage et de lucidité pour reconnaitre l’insuffisance criante et prévoir bâtir un consensus fort autour de certaines questions nationales importantes pour assainir les bases de « La Reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle ».
La reforme citoyenne.
La citoyenneté reste à construire en Mauritanie. Le modèle d’un citoyen jaloux de ses prérogatives et prêt à se battre pour conserver sa liberté et recouvrer ses droits est un stade de citoyenneté que nous n’avons malheureusement pas encore atteint. La démocratie dans son entendement social fait du citoyen une personne souveraine et respectée et les grandes démocraties se sont construites à travers des batailles d’idées centrées sur des projets de société reposant essentiellement sur la citoyenneté.
Dans notre pays, force est de constater que la redéfinition du contrat social se pose de plus en plus en raison d’une réelle crise de légitimité des institutions due au caractère obsolète du « contrat de confiance » entre l’Etat et le citoyen censé structurer tout fonctionnement démocratique. En effet, le dysfonctionnement des pratiques démocratiques, la permanence de certaines plaies encore ouvertes, le vouloir frauder, transgresser l’ordre et contourner la loi à tout prix et le sectarisme ambiant - qu’il soit ethnique, religieux ou culturel- freinent l’émergence d’une véritable citoyenneté et contribuent à la décomposition du ciment fédérateur national.
Ainsi, dans notre pays, le modernisme, le développement des communications et des infrastructures et le progrès de l’urbanisation n’ont pas encore permis d’ébaucher une société détribalisée, citoyenne et nationaliste.
Néanmoins, saluons le dynamisme de notre société civile au sein de la quelle les femmes ont trouvé d’ailleurs une scène d’expression et d’organisation. L’organisation de la société civile constitue donc un espoir là où les régimes conservent une capacité de redéploiement de leur pouvoir de coercition.
Sur un plan économique, la gouvernance dans notre pays doit être revue non plus à l’aune des institutions mais de la citoyenneté. Il faudrait donc placer le développement de la citoyenneté et des contrôles citoyens au centre des processus de la bonne gouvernance car la question de la citoyenneté doit être le critère pour vérifier que cette gouvernance fonctionne. Il ne faut pas, cependant, oublier que gouvernance n’est pas démocratie- le standard des règles peut varier d’un pays à un autre- et que l’Etat de droit est l’application du droit de cet état tel qu’il se l’est donné.
Or le contrôle du standard du niveau de démocratie d’un pays dépend bien du degré d’exigence de ses citoyens vis-à-vis de leurs institutions. Est-il possible, dès lors, de parvenir à un renforcement ou à l’émergence d’une citoyenneté participative ? C’est cet aspect là qu’il faut cultiver à l’avenir.
Sur un plan politique, le pacte de confiance entre l’Etat et la société doit donner naissance à un compromis entre celui qui gouverne et celui qui s’oppose à travers, tout d’abord, une concertation permanente sur les questions d’intérêt national et ensuite par la création d’un nouveau cadre légal exigeant un quota des nominations des opposants dans les emplois de la fonction publique et des sociétés d’Etat à un niveau permettant leur accession aux plus hautes sphères de la décision.
C’est de cette manière seulement que nous serons capable, non seulement, de rationnaliser notre administration mais de moraliser nos pratiques politiques et ainsi instaurer une nouvelle culture citoyenne. Les démocraties occidentales, dans un souci d’implication et de participation de toutes les forces politiques dans l’élaboration de la décision, ont inventé des processus où les minorités politiques sont présentes dans l’exercice du pouvoir. Le cabinet fantôme ou shadow cabinet en Angleterre est un exemple édifiant.
Pour notre cas, une démocratie avec une majorité qui gouverne et une opposition qui s’oppose n’est-elle pas une autre faiblesse de notre régime constitutionnel?
La réforme administrative.
En plus de l’adoption de la déclaration sur la décentralisation et le développement local, ainsi qu’un code des collectivités qui prévoit l’érection de la région au rang de collectivité locale, l’Etat doit favoriser la mise en œuvre d’une grande politique de réaménagement du territoire soucieuse de revoir de façon plus équitable le découpage administratif et régional. A cet égard, nous préconisons un redécoupage inspiré des spécifications socioéconomiques du pays et qui tienne compte des réalités culturelles des entités ainsi décentralisées.
Notre projection pour « La Reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle» prévoit trois grandes régions résumant, en somme, la partition administrative du pays : une région à vocation industrielle au nord du pays (comprenant Nouadhibou, Tiris Zemour, l’Adrar et l’Inchiri), une autre à vocation agricole au sud (comprenant le Trarza, le Brakna, le Gorgol et leGuidimagha) et une troisième à vocation pastorale à l’est (comprenant, le Tagant, l’Assabaet les deux Hods).
Nouakchott demeurant une agglomération où résident les affaires politiques et administratives centralisées du pays. Une telle option mérite d’être approfondie et développée dans un processus politique prévoyant l’élection de conseils régionaux disposant de pouvoirs décentralisés pour la gestion des affaires courantes de la région.
La réforme institutionnelle.
Nos institutions sont-elles adaptées et capables de contribuer à la modernisation de notre société ? Sont-elles efficaces, utiles, suffisantes et pertinentes ? Nous estimons que les institutions dont nous nous sommes doté sont d’inspiration coloniale du XIX siècle - Etat jacobin avec les idéologies du centralisme administratif républicain - et par conséquent inadéquates quant aux exigences et aux aspirations de notre société.
S’agissant de l’exécutif, nous l’avons dit, la concentration de tous les pouvoirs en une seule main est source de dérives et de despotisme. Des réaménagements sont donc nécessaires tant sur le plan des responsabilités que sur celui des compétences. Le premier ministre, par exemple, qui est responsable aussi bien devant le Président de la République - qui le nomme - que devant le Parlement - qui vote sa politique - doit disposer de pouvoirs propres qu’il exercera suivant un programme économique et social et, en conséquence, il doit choisir la composition de son propre gouvernement qu’il soumet au vote du parlement.
S’agissant du législatif, le Sénat est un organe qui surcharge le pouvoir législatif aussi bien sur le plan de la représentativité (les sénateurs représentent les mêmes circonscriptions administratives que les députés) que sur celui du processus du vote (les lois sont votés dans les mêmes termes). Notre vision pour «La Reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle »propose sa suppression, car le bicaméralisme est un luxe dont nous n’avons pas les moyens de se payer.
La mise en vacances du parlement deux tiers de l’année pose aussi le problème de la rationalisation de ces institutions qui apparaissent plus comme un ornement de la République que comme moyens de contrôle et de surveillance de l’action du gouvernement.
Une réforme du pouvoir judiciaire est aussi impérative dans un contexte d’ouverture et de partenariat avec le monde car l’insécurité juridique des affaires freine la croissance et altère les processus de développement économique. Un pouvoir judicaire indépendant est aussi un gage de l’épanouissement de nos libertés et de nos rêves.
S’agissant des autres institutions - constitutionnelles ou non -, « La Reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle » suggère certains aménagements qui sont de nature à les rendre plus fonctionnelles et donc plus utiles :
• Le Conseil Economique et Social est une institution qui doit être convertie en un Conseil régional élu par les populations locales (suivant la logique du découpage administratif prévoyant trois grandes régions) et qui doit être une sorte de parlement régional acteur dans le développement local ;
• Le Haut Conseil Islamique doit faire ses preuves et donc prouver son utilité ou être dissous ;
• Le médiateur de la République est une institution importante qui a été vidée de sa consistance. Elle doit être dirigée par un conseil dont la composition doit revenir au Sénat, à l’Assemblée Nationale et à l’Institution de l’opposition pour répondre sans équivoque à sa véritable vocation;
• La CENI, dont l’organisation doit s’inspirer de la composition de la scène politique, est un instrument de la transparence électorale. Son rôle doit être élargit à l’organisation, la supervision et le contrôle des élections. Elle doit avoir un caractère permanent et non pas attendre que des consultations électorales soient convoquées pour être mise en place ;
• La HAPA, doit être le symbole du pouvoir qu’elle représente, celui de l’information. Elle doit être capable de garantir la liberté des médias et conduire le pays vers la libéralisation immédiate des ondes. Nous sommes le seul pays de la région ou peut être du monde à n’avoir qu’une seule radio et une seule chaîne de télévision et bientôt l’unique à avoir une agence d’information nationale et un titre apparaissant à son nom. La composition de la HAPA doit comprendre un représentant de l’institution de l’opposition démocratique pour garantir l’accès de l’opposition aux médias publics et permettre des débats contradictoires.
• L’Armée Nationale en fin, dont la présence sur la scène politique -tantôt acteur, tantôt instrument- a conditionné la trajectoire du pays pendant plus de trente ans, doit s’interdire constitutionnellement le jeu politique qui est du ressort des civils dans un état démocratique et se consacrer, une fois pour toutes, aux nobles missions qui lui sont assignées et ainsi définir le rôle qui doit lui être réservé dans les hautes sphères d’un pouvoir dont la légitimité revient désormais au peuple.
Notre vision de « La Reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle» propose, au bout de ces constats divers, une réforme constitutionnelle majeure touchant toutes les facettes de la vie politique nationale. Elle passe bien sûr par le dialogue politique entre les différents acteurs. Dialogue, qui ne doit pas être seulement une revendication de l’opposition, mais au-delà, une nouvelle culture politique et citoyenne et une forme de civilité.
En effet l’évidente insuffisance de la communication politique, la carence du dialogue et de la concertation entre les formations politiques nationales, en leurs seins et entre elles et l’Etat, aussi bien dans la majorité qu’à l’opposition, et l’étouffement des nouvelles opinions pour ne pas dire le conformisme de la classe politique en général, sont de sérieux freins pour la mise en place de solides fondements d’une future reconstruction nationale.
Au-delà des thèmes développés plus haut, la réforme doit s’étendre sur des sujets comme le code électoral (associer les partis politiques et la société civile dans son élaboration), la proportionnelle (en limitant la diversité politique des conseils municipaux) et les conditions d’éligibilité (minimum d’instruction pour les maires, députés et sénateurs). Elle doit aussi toucher la question des candidatures indépendantes et des « changements de vestes » des élus politiques qui vont à l’encontre des nobles enseignements de la culture démocratique.
Aussi sur un plan social, la montée fulgurante des inégalités, l’urbanisation galopante et incontrôlée et l’émergence de nouvelles dynamiques sociales révolutionnant notre société, posent le problème de notre cohésion nationale et suggèrent la mise en place de mécanismes concertés pour la consolider et la renforcer.
En fin, le dernier constat de cette série, réside dans l’intégration nationale, sans la quelle, le développement se heurtera à de terribles difficultés et, en tout cas, se trouvera retardé. En effet, sans une véritable intégration économique, le sous développement, au lieu d’être un stade transitoire, risque d’être définitif.
L’unité nationale se déploie nécessairement dans la diversité au sein de laquelle nous devons trouver les fondements d’une intégration viable et durable. L’étouffement des élans de notre diversité engendre au sein de la société une profonde crise d’identité affaiblissant l’État et vouant à l’échec tout effort d’intégration économique ou politique.
Le grand défi de cette intégration est alors de trouver des formules permettant aux communautés de fleurir sans pour autant s’opposer à l’État, car, même faible, il reste une réalité incontournable.
Notre volonté pour « La Reconstruction d’une Mauritanie Nouvelle», consciente du rôle actif que l’Etat peut jouer dans l’intégration nationale, propose que soit attribuée aux trois grandes régions (suivant le redécoupage administratif préconisé plus haut) une souveraineté dans la gestion de leurs affaires économiques et sociales à travers une sorte de pouvoir régional. Alors seulement l’État pourrait-il s’engager efficacement dans la voie de l’intégration, dont les conditions passent obligatoirement par la promotion du local qui repose sur une conception plus communautaire que nationale de la souveraineté.
par Deddahi El Ghailani
28-11-2010